Une enquête menée par un consortium international de médias, dont la cellule investigation de Radio France, apporte des éléments inédits sur l’utilisation du logiciel espion Pegasus par le Maroc contre des journalistes et des responsables politiques français. Cinq ans après les premières révélations du projet Pegasus, ce nouveau volet s’appuie sur un témoignage interne au renseignement marocain et sur une note confidentielle des services français, qui viennent nourrir un dossier judiciaire ouvert depuis 2021.
Un ancien agent du renseignement marocain sort du silence
Le point central de cette nouvelle enquête repose sur le récit d’un ancien agent de la Direction de la surveillance du territoire, le service de renseignement intérieur marocain. Désigné sous le pseudonyme de Safir pour des raisons de sécurité, cet homme a travaillé une dizaine d’années au sein de l’appareil sécuritaire du royaume avant de devenir lanceur d’alerte. Il décrit la mise en place de Pegasus en 2017 et explique comment l’outil a permis de construire des dossiers compromettants contre des journalistes ou des militants des droits humains, lorsque les méthodes de surveillance plus classiques, filature ou micros, ne suffisaient plus. Ce témoignage vient s’ajouter aux travaux techniques déjà menés par le Security Lab d’Amnesty International, qui avait identifié des marqueurs de compromission sur plusieurs téléphones.
Un montage contractuel via les Émirats arabes unis
L’enquête établit également que le Maroc n’aurait pas acquis Pegasus directement auprès de la société israélienne NSO, éditrice du logiciel, mais par l’intermédiaire d’une société émiratie, Al Fahad, aujourd’hui rattachée à un groupe financé par les Émirats arabes unis. Cette information apporte un éclairage nouveau sur les circuits d’acquisition de ce type d’outil, dans un secteur où les ventes transitent souvent par des intermédiaires régionaux. Une note confidentielle de la DGSE, datée de novembre 2022, va dans le même sens : le service de renseignement extérieur y affirme que le Maroc et les Émirats arabes unis utilisent des produits NSO depuis au moins 2017, contredisant les démentis répétés de Rabat.
Une enquête judiciaire toujours freinée par l’absence de coopération
Sur le plan judiciaire, l’instruction ouverte en France en 2021 a permis de confirmer la présence de traces du logiciel sur les téléphones de plusieurs anciens ministres. Les marqueurs relevés par l’ANSSI présentent des similitudes avec ceux retrouvés sur les téléphones de cibles marocaines et sahraouies déjà documentées par Amnesty International. Mais ni les autorités marocaines ni les autorités israéliennes n’ont donné suite aux demandes de coopération judiciaire, ce qui limite pour l’instant les possibilités d’attribution formelle. Le dossier révèle par ailleurs que plusieurs services de l’État français, dont la DGSI, avaient engagé des discussions avec des représentants de NSO ou des intermédiaires jusqu’en 2021, pour un budget de 60 à 80 millions d’euros validé au niveau ministériel, avant que le projet ne soit finalement abandonné pour des raisons de risque réputationnel et de souveraineté.






