Accueil Business REX – Pologne : quand le nearshore devient un moteur d’ingénierie stratégique

REX – Pologne : quand le nearshore devient un moteur d’ingénierie stratégique

Longtemps réduite à une équation de coûts, l’implantation IT en Europe de l’Est a changé de nature. Chez Margo, la Pologne est devenue un pivot d’expertise, de coordination internationale et de création de valeur. Retour d’expérience avec Alexandre Le Mée, directeur pays Pologne, au cœur d’un modèle qui bouscule les vieux schémas de l’outsourcing.

D’un réflexe économique à une décision structurante

Il y a encore dix ans, s’implanter en Pologne relevait souvent d’un raisonnement arithmétique. Réduire les coûts, externaliser, industrialiser. C’est précisément ce réflexe qui a, paradoxalement, façonné le marché polonais tel qu’il est aujourd’hui. « Pendant des années, tout le monde est venu en pensant “cheap”. Résultat : un vivier de développeurs devenus seniors, exposés à des projets complexes, dans des environnements internationaux exigeants. »

La Pologne compte aujourd’hui plusieurs centaines de centres de services partagés et forme chaque année des dizaines de milliers de diplômés IT. Mais chez Margo, l’enjeu n’est pas tant le volume que la profondeur. L’implantation, initiée dès 2011, s’est construite autour de l’accompagnement de clients déjà présents localement, notamment dans la finance, bien avant que le nearshore ne devienne un mot-clé marketing.

Un hub d’ingénierie, pas une “usine à code”

Ce qui frappe dans le discours d’Alexandre Le Mée, c’est la rupture assumée avec le modèle décisionnaire à Paris et exécutif à distance. « Les clients ne nous demandent plus d’aligner des développeurs. Ils cherchent des architectes, des solution designers, des team leaders capables de porter la responsabilité technique des projets. »

Les comparaisons avec d’autres destinations historiques de l’outsourcing sont sans détour. Moins de rework, des cycles projets plus courts, une culture de la résolution de problèmes très marquée. « Quand un ticket complexe arrive, ils se jettent dessus. Il y a un vrai plaisir intellectuel à résoudre ». Une approche qui résonne particulièrement avec les exigences actuelles autour de la qualité logicielle, des releases maîtrisées et de la dette technique.

Cette capacité s’explique aussi par un héritage académique fort : mathématiques, physique, ingénierie fondamentale. Et une réalité organisationnelle assumée : des semaines de travail pleines, une intensité qui accélère les projets.

Parler la langue pour créer de la confiance

Le facteur humain est omniprésent dans ce retour d’expérience. À commencer par la langue. Alexandre Le Mée parle polonais et en fait un levier de management autant qu’un outil business. « Exprimer un désaccord, un doute ou une ambition dans une langue qui n’est pas la sienne, c’est toujours incomplet. »

Cette proximité culturelle joue un rôle clé dans la fidélisation des équipes, mais aussi dans la relation client. Elle permet de désamorcer les malentendus persistants : des Polonais perçus comme low-cost côté français, des Français vus comme des donneurs d’ordres “riches” côté polonais. « Tout ça se déconstruit par l’explication, la transparence, et le fait d’être sur place. »

One Margo : casser les silos pour gagner en impact

L’autre transformation majeure est organisationnelle. Avec l’approche “One Margo”, le groupe a choisi de dissoudre ses anciennes business units au profit d’une offre unifiée : software engineering, data, IA, indépendamment des géographies ou des verticales métiers.

Concrètement, les entités française, britannique et polonaise travaillent désormais en continu, s’échangent des opportunités, construisent des dispositifs hybrides. « Les clients veulent un point de contact français, mais une excellence technique distribuée. » Un modèle qui permet à Margo de déployer ses compétences sur plusieurs pays pour un même client, en profondeur, plutôt qu’en juxtaposition.

Ce qu’il faut savoir avant de s’implanter

Avec le recul, quelques constantes émergent. La première : avoir une personne de confiance sur place, idéalement bilingue et capable de naviguer entre cultures, réglementations et attentes implicites du marché local. Ces profils sont rares, mais structurants. « C’est souvent la clé du démarrage. »

La seconde : ne pas sous-estimer le marché local lui-même. La Pologne n’est pas seulement une base de delivery, mais un territoire où de nombreuses entreprises cherchent à construire ou renforcer leurs centres de compétences. Cela suppose une excellente connaissance du marché et des équipes de recrutement solides.

Enfin, il y a un conseil plus intangible, mais récurrent : ne pas avoir peur. Économiquement, technologiquement, culturellement. « Quand je regarde par la fenêtre, Varsovie ressemble à La Défense. » Et sur le terrain, les réticences initiales autour du remote ou du présentiel trouvent souvent des réponses pragmatiques, adaptées aux contraintes métiers.

De l’implantation à la stratégie

Ce retour d’expérience raconte autre chose qu’une réussite géographique. Il illustre un mouvement plus large : celui d’un IT européen qui se réorganise autour de pôles d’expertise, de proximité culturelle et de responsabilité technique partagée. La Pologne n’est plus un plan B, elle est devenue, pour certains acteurs, un centre de gravité.