Le Parlement a définitivement adopté, le 22 juillet, la loi interdisant les réseaux sociaux aux moins de 15 ans. Derrière la mesure phare, une conséquence bien plus large passe presque inaperçue : d’ici janvier 2027, des dizaines de millions d’utilisateurs français, mineurs ou non, devront prouver leur identité pour continuer à utiliser ces plateformes. Un exercice que l’Australie a déjà tenté.
Un nouveau réservoir de données sensibles à protéger
À partir du 1er septembre 2026, les plateformes concernées devront empêcher la création de comptes pour les moins de 15 ans. Pour les comptes déjà existants, l’interdiction s’appliquera au 1er janvier 2027. La loi ne précise cependant aucune méthode technique imposée : chaque plateforme devra elle-même démontrer qu’elle vérifie l’âge, donc l’identité, de l’ensemble de sa base d’utilisateurs, adultes inclus.
Ce contrôle rétroactif et universel change la nature du risque. Il faudra authentifier en quelques mois l’intégralité d’un parc d’utilisateurs existant, le plus souvent via une pièce d’identité et un scan facial, constituant ainsi une base combinant identité et biométrie à l’échelle nationale, exactement le type de cible qui intéresse les attaquants.
Le précédent n’a rien de théorique. Comme le rappelle Proton, spécialiste de la messagerie chiffrée, Discord a révélé en octobre 2025 qu’un de ses sous-traitants du support client avait été compromis, exposant environ 70 000 photos de documents d’identité collectées dans le cadre de la vérification d’âge. La plateforme a depuis repoussé au second semestre 2026 le déploiement mondial de son propre dispositif de contrôle, après une levée de boucliers d’utilisateurs inquiets d’une nouvelle fuite, selon franceinfo. Les prestataires spécialisés dans la vérification d’identité ne sont pas davantage épargnés, une base mal sécurisée appartenant à un fournisseur du secteur ayant exposé plus de 52 millions d’enregistrements. Même l’infrastructure étatique française a été touchée, avec une intrusion confirmée en avril 2026 sur l’agence qui gère cartes d’identité et passeports.
Le régulateur français mise sur un principe de double anonymat, la plateforme ne recevant jamais le document d’identité complet, un tiers vérificateur se chargeant du contrôle. Ce cloisonnement dépend cependant du maillon le plus faible de la chaîne, précisément le scénario qui s’est matérialisé chez Discord. À six semaines de la première échéance, le décret d’application et le référentiel technique de l’Arcom ne sont toujours pas publiés.
L’Australie, un précédent qui invite à la prudence ?
La France se présente comme pionnière en Europe, mais pas dans le monde. L’Australie a interdit les réseaux sociaux aux moins de 16 ans dès décembre 2025, avec un texte tout aussi dépourvu de mode d’emploi technique, un flou que des parlementaires français ont eux-mêmes reproché à leur propre projet de loi.
Le bilan australien, documenté par une étude publiée dans le British Medical Journal, est sans appel. Trois mois après l’entrée en vigueur, l’usage quotidien des réseaux sociaux est resté stable chez les 12-13 ans, a légèrement reculé chez les 14-15 ans et a même augmenté chez les 16 ans et plus. Plus de 85 % des adolescents de moins de 16 ans interrogés déclarent être parvenus à se connecter à une plateforme censée leur être interdite. Les méthodes de contournement recensées restent simples : comptes enregistrés au nom d’un proche plus âgé, faux comptes, navigation privée ou VPN pour simuler une localisation étrangère. Face à ces résultats, Canberra n’a pas remis en cause le principe de la loi mais durci la sanction, en doublant fin juin le montant maximal des amendes applicables aux plateformes, désormais fixé à 99 millions de dollars australiens, soit environ 60 millions d’euros.
Sur un point précis, un amendement déposé à l’Assemblée nationale a explicitement cité l’exemple australien pour proposer d’exclure la simple photographie du visage comme méthode de vérification, les techniques de vieillissement de portraits par intelligence artificielle étant déjà documentées comme moyen de contournement. Sur le fond, la mécanique reste toutefois très proche de celle testée à Canberra : aucune méthode technique n’est imposée par la loi elle-même, et le texte devra composer avec un référentiel réglementaire encore incomplet à l’approche de l’échéance. Comme en Australie, un recours devant le Conseil constitutionnel est déjà annoncé par des parlementaires d’opposition.






