Berlin et Paris ont scellé, fin juillet à Bonn, un rapprochement institutionnel inédit autour de la sécurité des systèmes d’intelligence artificielle les plus avancés. Une coopération bilatérale qui entend peser dans la gouvernance européenne du secteur, sans s’y substituer.
C’est à Bonn que les deux gouvernements ont officialisé leur rapprochement, via une déclaration conjointe portant le numéro 911. Le texte pose un constat partagé : la maîtrise des conséquences de l’IA de frontière constitue désormais un enjeu de sécurité nationale et internationale à part entière. Paris et Berlin y affirment considérer l’intelligence artificielle comme l’une des ruptures technologiques majeures de notre époque, et s’accordent sur la nécessité d’encadrer son développement comme son déploiement.
La ministre française Anne Le Hénanff résume l’esprit de la démarche : « la sûreté et la sécurité de l’IA soulèvent des défis qu’aucun pays ne peut relever seul ». Elle évoque des projets concrets déjà en discussion entre les deux administrations, censés faire avancer une feuille de route commune et renforcer la voix des deux pays dans la conversation mondiale sur ces enjeux.
Cette entente ne sort pas de nulle part. Elle s’inscrit dans la continuité du Traité d’Aix-la-Chapelle et de l’agenda franco-allemand sur la souveraineté économique et technologique, adopté lors du Conseil des ministres franco-allemand, où l’IA et la souveraineté numérique figurent déjà parmi les priorités communes. Les deux pays s’engagent par ailleurs à porter ces travaux dans les enceintes multilatérales pertinentes, qu’il s’agisse de l’Union européenne, de l’OTAN ou de l’ONU, en parallèle de leurs partenariats bilatéraux avec d’autres acteurs clés.
Des institutions techniques mises en réseau
Sur le plan opérationnel, la coopération repose sur un maillage d’institutions spécialisées de part et d’autre du Rhin. Côté allemand, le ministère fédéral de la Transformation numérique et de la Modernisation de l’État, le ministère fédéral de l’Intérieur et l’Institut allemand de sûreté et de sécurité de l’IA sont mobilisés. En face, le Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN) et la Direction générale des Entreprises (DGE) porteront cette coopération dans le cadre de l’Institut national pour l’évaluation et la sécurité de l’intelligence artificielle (INESIA).
Le ministre allemand Dobrindt justifie cet investissement institutionnel par l’ampleur de l’enjeu : « l’intelligence artificielle est clé pour notre sécurité, depuis son développement et son usage sûrs jusqu’à ses impacts sur la sécurité nationale et internationale ». Une raison suffisante, selon lui, pour traiter le sujet aux côtés de la France, qu’il qualifie de partenaire solide.
Les deux gouvernements prennent toutefois soin de préciser le cadre juridique dans lequel s’inscrit leur démarche : en tant qu’États membres de l’Union européenne, ils entendent mener cette coopération en pleine cohérence avec le règlement européen sur l’intelligence artificielle. Le texte insiste sur ce point : l’initiative franco-allemande vise à compléter et renforcer la capacité du Bureau européen de l’IA à exercer sa mission, notamment dans la supervision et l’évaluation des modèles d’IA à usage général, et non à s’y substituer.
Un rapport de force à consolider face aux géants mondiaux de l’IA
C’est le ministre allemand Dr Wildberger qui porte cette articulation avec Bruxelles la plus explicitement. Pour lui, cette coopération est « fondamentalement européenne dans sa conception » : en combinant leurs capacités nationales d’évaluation, les deux pays renforcent non seulement leurs positions respectives, mais aussi la capacité collective de l’Union à comprendre et gouverner les systèmes d’IA les plus avancés. Il ajoute que ces travaux communs viendront appuyer l’Office de l’IA de l’UE dans l’exercice de ses missions au titre du règlement IA, tout en confortant la place de l’Europe au sein de la communauté internationale des institutions publiques dédiées à la sûreté et à la sécurité de l’IA, en pleine expansion.
Cette dimension internationale n’est pas accessoire dans le texte des deux gouvernements : elle en constitue la toile de fond. En se positionnant sur l’évaluation et la sécurisation des modèles les plus puissants, Paris et Berlin cherchent moins à créer un nouvel échelon de régulation qu’à densifier, par la technique et l’expertise partagée, un rapport de force encore largement dominé par d’autres puissances dans la course à l’IA de frontière.






