Contraint de migrer son infrastructure après la fermeture de son datacenter américain, le spécialiste des marques de glisse pensait simplement renouveler son environnement VMware. Le rachat de l’éditeur par Broadcom en a décidé autrement. En quelques mois, Boardriders est passé sur Nutanix, a multiplié par trois le nombre de nœuds de son infrastructure et réduit sa facture d’environ 45 %. Une histoire qui résume à elle seule la transformation du marché de la virtualisation.
Pendant des années, VMware était une évidence. Une couche d’infrastructure suffisamment mature pour ne plus être remise en question, un standard de fait sur lequel les entreprises bâtissaient leurs projets sans chercher de véritable alternative. Puis Broadcom est arrivé. Pour Boardriders Europe, propriétaire notamment de Quiksilver, Billabong, Roxy ou DC Shoes, le changement n’a pas pris la forme d’un débat théorique sur la souveraineté ou le multi-cloud. Il s’est matérialisé par un contrat devenu soudainement impossible à signer alors même que toute une migration dépendait de cette formalité. « Nous n’arrivions plus à contractualiser. Broadcom venait de racheter VMware et nous sommes entrés dans une galère avec les équipes AWS pour obtenir un contrat dans les temps », raconte Philippe Bazerbe, Directeur IT Infrastructure, Réseaux et Intégration chez Boardriders.
Pourtant, le timing est particulièrement défavorable. Quelques mois auparavant, Boardriders a été repris par le groupe Beaumanoir après la régionalisation de ses activités. Le datacenter américain doit fermer définitivement et les bulldozers sont déjà programmés. « Le 1er juillet, le bâtiment était détruit. Il fallait avoir terminé la migration avant cette date », poursuit M. Bazerbe.
Une migration imposée par l’urgence
La première étape consiste donc à rapatrier les applications sur une infrastructure VMware hébergée chez AWS. Middleware, bases décisionnelles, applications métiers : tout doit être déplacé en moins de six mois. L’opération est menée à bien, mais laisse un goût amer. Le contrat finalement obtenu ne couvre qu’une seule année, alors que l’entreprise souhaitait s’engager sur trois ans. Une incertitude qui pousse la DSI à regarder ailleurs. C’est alors que son partenaire historique Skill Partner propose une alternative inattendue : Nutanix.
L’idée séduit immédiatement les équipes techniques. D’abord parce que les environnements restent proches des habitudes VMware, ensuite parce que les gains annoncés dépassent largement la simple question des licences. « On nous a expliqué que nous gagnerions à la fois en résilience et en coût. »
L’infrastructure VMware repose sur seulement deux nœuds, sans véritable tolérance aux pannes. La nouvelle plateforme Nutanix en compte six, offre davantage de puissance et coûte pourtant moins cher. « Nous approchons les 45 % d’économies. À 20 %, la direction générale n’aurait jamais accepté un deuxième projet majeur deux années de suite. À près de 45 %, la question ne s’est même pas posée. »
Le vrai défi : ne jamais arrêter le commerce
La difficulté est ailleurs. Chez Boardriders, l’infrastructure n’alimente pas seulement des applications internes. Elle orchestre les flux entre les sites e-commerce, les marketplaces, les entrepôts logistiques et les magasins. Chaque commande Quiksilver passée sur Amazon transite par un middleware TIBCO hébergé sur ces plateformes. « Si le middleware s’arrête, les commandes n’arrivent plus dans les entrepôts. Amazon peut alors nous pénaliser et réduire notre visibilité sur sa marketplace. » Les équipes prévoient donc une interruption comprise entre vingt-quatre et quarante-huit heures. Finalement, le véritable arrêt de production ne dépassera pas six heures. Le cut-over débute le vendredi soir, se termine le samedi et laisse le dimanche aux contrôles fonctionnels. Seul un problème de paramétrage mémoire sur une base décisionnelle de plus de quinze téraoctets viendra ralentir l’opération.
Le projet dépasse rapidement le simple changement d’hyperviseur. La DSI engage une réflexion plus large sur la dépendance aux fournisseurs. Les applications historiques continuent à fonctionner sous forme de machines virtuelles sur Nutanix tandis que les nouveaux développements sont systématiquement conteneurisés sur Kubernetes via AWS EKS. « Tout ce qui est moderne va sur Kubernetes. Tout ce qui est legacy reste sur Nutanix. L’objectif est d’avoir une architecture la plus agnostique possible. » La même logique s’applique aux clouds publics. Aujourd’hui, environ 70 % des charges sont hébergées sur AWS, 20 à 25 % sur Azure et le reste sur GCP. Demain, cette répartition pourra évoluer sans remettre en cause les applications. « Si nous avons un problème avec AWS, nos environnements Nutanix fonctionneront chez Azure ou GCP exactement de la même manière. »
La souveraineté ? Pas vraiment le sujet
À rebours du discours dominant du marché, Boardriders ne fait pas de la souveraineté un critère majeur. L’entreprise, historiquement pilotée depuis les États-Unis, préfère parler d’indépendance technologique plutôt que d’origine géographique. Cette philosophie explique le remplacement progressif de TIBCO par Apache NiFi, projet open source largement adopté dans l’industrie.« Ce sera toujours une technologie appartenant à la fondation Apache. Elle ne pourra jamais être revendue. » Même prudence autour de Snowflake, appelé à remplacer progressivement les outils décisionnels actuels. « Il faut utiliser sa puissance de calcul, mais éviter d’y stocker trop de données, sinon les coûts deviennent rapidement très élevés. »
L’expérience de Boardriders dépasse largement le cadre d’un projet informatique interne. Elle illustre le phénomène observé depuis le rachat de VMware par Broadcom : des entreprises qui n’envisageaient pas de changer de plateforme redécouvrent le marché de la virtualisation, réévaluent leurs coûts et accélèrent des migrations qui auraient probablement attendu plusieurs années. Dans cette redistribution des cartes, Nutanix apparaît comme l’un des principaux bénéficiaires. Et le constat dressé par le responsable infrastructure résume finalement l’équation économique qui pousse aujourd’hui de nombreuses DSI à franchir le pas « Nous avons gagné en résilience, simplifié notre architecture et réduit la facture d’environ 45 %. Dans ces conditions, il était difficile de rester sur VMware. »
Stéphane Larcher.






