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Open source et souveraineté numérique : Pierre Baudracco appelle l’Europe à soutenir les éditeurs plutôt que les exclure

Pour Pierre Baudracco, fondateur de BlueMind et co-président du CNLL, la reconnaissance de l’open source comme levier stratégique par l’Europe marque une avancée. Mais elle restera fragile si les textes ne débouchent pas sur des achats publics mesurables, une meilleure prise en compte des usages et une vraie place donnée aux éditeurs européens.

L’Europe parle davantage d’open source dans ses textes sur la souveraineté numérique. Pour Pierre Baudracco, fondateur de BlueMind et co-président du CNLL, ce changement de regard est réel, mais encore insuffisant. Son entreprise se situe au cœur du sujet, puisqu’elle développe une solution de messagerie collaborative open source pensée pour remplacer les environnements Microsoft Exchange ou Microsoft 365. 

« La messagerie, c’est un des deux gros piliers »

Le dirigeant porte aussi une lecture plus large du marché à travers le Conseil national du logiciel libre, qu’il décrit comme « la Fédération nationale des sociétés de l’open source », réunissant éditeurs et intégrateurs. Son rôle consiste notamment à défendre les positions de cet écosystème auprès des pouvoirs publics. Pierre Baudracco préside également le Hub Open Source du pôle de compétitivité Systematic Paris-Region, ce qui lui permet, dit-il, de confronter les enjeux du logiciel libre à d’autres domaines technologiques comme la cyber ou l’edge computing.

Pour lui, le débat actuel a donc deux faces. D’un côté, l’Europe reconnaît de plus en plus l’open source comme un élément stratégique de sa souveraineté numérique. De l’autre, les textes restent encore trop souvent dans l’incitation, sans mécanisme assez contraignant pour peser réellement sur les choix d’achat.

Une reconnaissance européenne jugée positive mais encore trop peu contraignante

Pierre Baudracco accueille favorablement la reconnaissance de l’open source par la Commission européenne. Il relève notamment que les textes récents s’appuient sur la définition de l’Open Source Initiative, qui caractérise le logiciel libre par ses licences et par ce qu’il est possible de faire avec le code. Ce point peut sembler technique, mais il le juge déterminant.

« Le texte reste quand même plutôt bon dans le sens où il reconnaît l’open source comme un levier stratégique », estime-t-il. Il voit aussi dans le recours à la définition de l’OSI un signal important, car cette approche évite de réduire l’open source à une question de gouvernance communautaire. C’est précisément l’un des points de tension du moment.

Selon lui, une partie du débat français et européen tend à assimiler l’open source aux seuls communs numériques, en mettant à distance les éditeurs. Cette approche lui paraît dangereuse lorsqu’elle s’applique à des produits destinés aux utilisateurs finaux. À ses yeux, rejeter la figure de l’éditeur parce que certains grands acteurs propriétaires ont acquis une position hégémonique revient à se tromper de combat.

« Le problème, ce n’est pas l’éditeur, c’est le monopole »

Le dirigeant distingue deux mondes. D’un côté, les briques techniques, les standards, les formats et les composants partagés. De l’autre, les logiciels utilisés au quotidien par des agents, des salariés ou des collectivités, qui ont besoin d’un produit cohérent, maintenu, accompagné et porté par une vision. « Il peut y avoir des éditeurs, quelqu’un qui maintient son produit, qui met sa vision. Il peut y avoir des choses en commun, des communs, mais il ne faut pas exclure les éditeurs », résume-t-il.

Le risque d’un open source cantonné au discours

Si la reconnaissance politique progresse, Pierre Baudracco reste prudent sur ses effets concrets. Il estime que plusieurs formulations des textes européens ont été affaiblies au fil des versions. Le principe d’un logiciel libre par défaut, par exemple, aurait selon lui perdu une grande partie de sa portée. « On encourage plutôt qu’on exige », regrette-t-il. La nuance est importante. Les textes peuvent recommander, inciter ou inviter les acheteurs publics à examiner les alternatives open source, mais l’impact reste limité si les dérogations sont larges et si les administrations n’ont pas à justifier réellement leurs choix.

Le même raisonnement vaut pour le principe souvent résumé par l’expression « public money, public code », selon lequel un développement financé par de l’argent public devrait rester accessible publiquement. Pierre Baudracco reconnaît que le sujet peut se discuter, notamment lorsqu’il s’agit d’aider un acteur à bâtir une solution, mais il constate surtout que les obligations ont été fortement limitées dans la version finale des textes.

« Il y a quand même un risque très fort que ça reste du discours »

Le processus législatif européen n’est pas terminé. Après la Commission, les textes doivent encore passer par le Parlement et le Conseil, avec des ajustements possibles. Mais le dirigeant observe déjà une tension entre l’ambition affichée et la capacité à imposer des règles réellement structurantes.

Pour passer à une politique industrielle, accepter l’existence d’éditeurs

Interrogé sur ce qui manque pour faire de l’open source une vraie politique industrielle européenne, Pierre Baudracco revient immédiatement au rôle des éditeurs. Pour lui, l’Europe ne pourra pas bâtir des alternatives crédibles en opposant artificiellement communs numériques et entreprises du logiciel libre. Selon lui, cette vision fragilise tout l’édifice, car elle ne correspond pas aux attentes du terrain. Les organisations ne cherchent pas seulement du code disponible. Elles cherchent des logiciels maintenus, intégrés, compatibles avec leurs usages, capables d’évoluer et d’être accompagnés sur la durée.

Cette incompréhension se voit particulièrement dans les outils de productivité, les suites collaboratives et la messagerie. La souveraineté numérique ne se joue pas seulement dans les infrastructures critiques, le cloud ou les semi-conducteurs. Elle se joue aussi dans les logiciels du quotidien, utilisés par des milliers d’agents ou de salariés.

Pierre Baudracco ne pense pas que l’Europe sous-estime totalement cet enjeu. Au contraire, il observe que les suites collaboratives et la messagerie sont désormais bien identifiées. « C’est l’outil qui est utilisé par quasiment tout le monde », rappelle-t-il. Mais il estime que les réponses proposées restent parfois éloignées des contraintes réelles des utilisateurs.

L’usage reste le premier critère

Pour Pierre Baudracco, l’argument souverain ne suffit pas à faire migrer une organisation. Les utilisateurs n’ont pas forcément le temps, ni l’envie, d’apprendre de nouveaux outils si ceux-ci ne répondent pas immédiatement à leurs besoins. Le dirigeant insiste sur un point très concret. Tout changement logiciel représente une pénibilité potentielle pour les équipes. 

« Il faut se mettre à la place de l’utilisateur et raisonner avec son prisme à lui » 

Cette approche vaut particulièrement pour les collectivités, les administrations ou les organisations publiques, où les agents ont des métiers à exercer et peu de temps disponible pour absorber des transformations numériques trop théoriques. Selon lui, la souveraineté arrive loin derrière l’adéquation aux usages. Une solution européenne ou open source doit d’abord fonctionner, s’intégrer dans les pratiques existantes et limiter la rupture pour les utilisateurs.

C’est aussi la logique que BlueMind met en avant face à Microsoft. La question n’est pas seulement de proposer une messagerie souveraine, mais de permettre une trajectoire de sortie sans casser les usages. « Est-ce que je peux changer sans casser les habitudes ? », résume Pierre Baudracco. À ses yeux, c’est ce point qui détermine la faisabilité réelle des migrations.

La commande publique progresse, mais trop lentement

Les administrations publiques sont souvent présentées comme un levier majeur pour soutenir les alternatives européennes. Pierre Baudracco constate des progrès, notamment dans les collectivités. Il observe une demande plus forte, portée par la souveraineté, mais aussi par des facteurs très concrets comme les hausses de prix ou la fin de support de certaines solutions.

« Ça progresse », reconnaît-il. Mais il estime que la commande publique pourrait jouer un rôle beaucoup plus structurant. Les acheteurs publics restent souvent pris dans des habitudes, des cadres contractuels et des exigences qui favorisent les grands acteurs déjà installés. Là encore, l’enjeu n’est pas seulement de vouloir acheter européen ou open source, mais de créer les conditions pour que ces solutions puissent réellement passer à l’échelle. 

Pierre Baudracco plaide pour des mécanismes mesurables. « Dans tout principe d’achat ou entité d’achat, il faut une part réservée, en pourcentage mesurable, d’achat de solutions », propose-t-il. Cette piste aurait l’avantage d’être lisible et contrôlable, sans rester au niveau de la recommandation générale.

Il appelle aussi l’Europe et les acheteurs publics à assumer une logique de développement de leur écosystème. Il compare cette approche à celle des États-Unis, où l’administration n’hésite pas à contractualiser avec des entreprises nationales pour les faire grandir. En Europe, il estime que les clients publics demandent encore trop souvent aux alternatives de reproduire exactement les solutions dominantes, sans accepter la moindre concession.

« On vous dit je veux tout pareil que Microsoft, vraiment tout pareil. J’accepte pas la moindre virgule, j’accepte pas un truc, mais moins cher et souverain », illustre-t-il. Pour lui, cette exigence bloque une partie des trajectoires de sortie. Soutenir une alternative implique aussi d’accepter une phase d’adaptation, à condition que le produit réponde aux usages essentiels.

Une souveraineté à penser par cercles

Pierre Baudracco invite enfin à ne pas enfermer la souveraineté numérique dans une définition trop rigide. Le périmètre pertinent peut varier selon les acteurs. Pour une collectivité, une solution locale ou régionale peut avoir plus de sens qu’une solution nationale abstraite. Pour d’autres, le bon échelon sera français, européen ou lié à un territoire économique précis.

Il parle de « cercles concentriques » pour décrire cette logique. Le premier cercle peut être la ville, puis le département, la région, la France, l’Europe. Cette approche permet de relier la souveraineté numérique à des enjeux de développement économique, d’emploi et de revitalisation territoriale.

Cette lecture ramène le débat à une question très concrète. L’open source européen ne manque pas seulement de reconnaissance symbolique. Il a besoin d’achats, de trajectoires de migration réalistes et d’une meilleure compréhension du métier d’éditeur. Sans cela, les textes continueront d’afficher une ambition souveraine, sans modifier assez vite les dépendances installées.