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AVIS D’EXPERT – Entre Turla et Chat Control, l’Europe sanctionne l’espionnage russe tout en désarmant sa propre défense

En attribuant publiquement à la Russie la campagne Turla, la France et l’Union européenne désignent clairement l’espionnage visant leurs institutions. Pour Jean-Philippe Commeignes, Directeur de la stratégie chez Tixeo, ce durcissement entre en contradiction avec les discussions autour de Chat Control, qui pourraient fragiliser le chiffrement de bout en bout utilisé pour protéger les communications sensibles.

Fait rare en géopolitique, la France et l’Union européenne ont créé la surprise le 26 juillet dernier en nommant leur adversaire. Le mode opératoire Turla a été attribué au FSB au terme d’années de collecte silencieuse d’informations stratégiques visant le ministère des Armées, l’ambassade de France à Moscou et l’institution judiciaire.

Ce geste fort coexiste étonnamment avec la reprise à l’automne des négociations sur le règlement européen contre la pédocriminalité en ligne « Chat Control » qui pourrait imposer aux messageries un accès au contenu chiffré. D’un côté, l’Europe sanctionne l’espionnage d’État, de l’autre, elle risque d’affaiblir l’outil qui protège le mieux ses administrations et ses entreprises.

La convoitise de nos communications les plus stratégiques

Turla n’a rien d’abstrait, c’est le renseignement d’État dans sa forme la plus tenace. Son but ? Entrer sans bruit, rester longtemps et écouter. Ce que ces acteurs convoitent, c’est l’accès aux communications. Cette nouvelle opération d’espionnage intervient dans un contexte de pression cyber particulièrement forte, alors que 43,4 millions de comptes français ont été compromis au premier semestre 2026, faisant de la France le pays européen le plus touché par les fuites de données et le deuxième au monde.

Le chiffrement de bout en bout protège les échanges les plus stratégiques (secrets industriels, données stratégiques, communications sensibles des services de l’État…) et rend parfois ces intrusions impossibles.

Pourtant, le règlement européen Chat Control, notamment dans sa version 2.0, envisage de l’affaiblir afin de permettre la surveillance de masse des communications, créant une faille exploitable. Or, une porte dérobée ne distingue pas celui qui l’emprunte : elle peut servir l’enquêteur comme l’espion. Toute faille ouverte pour un usage légitime peut être exploitée par un agent étranger, un groupe cybercriminel ou un concurrent.

La leçon américaine

Les États-Unis ont déjà mesuré l’impact de dispositifs similaires au Chat Control. Fin 2024, la campagne Salt Typhoon, attribuée à des acteurs liés à la Chine, a compromis plusieurs grands opérateurs télécoms américains en exploitant les systèmes prévus pour l’interception légale. Ces dispositifs, conçus pour répondre aux réquisitions judiciaires, ont ainsi servi de marchepied aux espions chinois.

Dès décembre 2024, la réponse de leurs agences, la CISA et le FBI, a été sans détour : basculer vers le chiffrement de bout en bout. Confrontés à l’espionnage, les Américains ont choisi de renforcer leurs communications en misant sur le chiffrement plutôt que de l’affaiblir.

Protéger sans se désarmer

Le Chat Control doit privilégier une détection ciblée, ordonnée par un juge et visant des suspects identifiés plutôt qu’un balayage indifférencié de centaines de millions de conversations. Le chiffrement de bout en bout ne doit plus être considéré comme une gêne, mais comme une infrastructure de défense, au même titre qu’un pare-feu ou une frontière. Il ne fait pas obstacle à la sécurité, il en est l’une des conditions, un actif critique et un enjeu de souveraineté.

Si le chiffrement ne peut régler à lui seul toutes les questions de sécurité publique, l’affaiblir n’en règle aucune. Mieux protéger les citoyens ne peut pas passer par une mesure qui les expose, entrave leur vie privée et rend vulnérables nos organisations.

Alors que la prolongation de Chat Control 1.0, pour le scan volontaire des plateformes de messageries, a été validée début juillet par le Parlement Européen, les négociations autour de Chat Control 2.0, qui pourraient concerner les communications chiffrées, devraient reprendre en septembre 2026. Les prochains mois diront donc quel niveau de sécurité l’Europe veut se donner.