Fermer les portes de l’IA générative ne fait pas disparaître les usages. Ils se déplacent hors des radars, sur des postes personnels et des outils non validés. Troisième volet de notre série : après le shadow IT, les entreprises découvrent le shadow AI, et ses agents clandestins.
Le scénario n’a rien de nouveau. Thomas Manierre, directeur commercial régional Europe du Sud de BeyondTrust, rappelle les grandes heures du shadow IT. Un service marketing crée un site web pour ses propres besoins, sans validation de la sécurité. Un collaborateur trop bridé sur son poste de travail apporte son ordinateur personnel pour lancer une commande qui lui est interdite au bureau. Pour lui, l’IA suit le même chemin. “On voit la même dérive que sur le shadow IT”.
Les chiffres le confirment. Dans une étude publiée en mars 2026, Phantom Labs, l’équipe de recherche de BeyondTrust, signale des agents fantômes opérant hors de toute gouvernance informatique, souvent déployés via des plateformes low-code ou intégrés à des applications d’entreprise. Certaines organisations font tourner plus de 1 000 agents, dont beaucoup échappaient jusque-là aux équipes de sécurité.
Ouvrir ou fermer, deux impasses
Face à l’IA générative, les entreprises ont pris des options opposées, observe Sandrine Tarnaud, directrice générale de Palo Alto Networks France. Certaines ont tout ouvert pour soutenir l’innovation, “avec tout ce que ça peut impliquer derrière en termes de responsabilité d’entreprise d’un point de vue juridique”. D’autres ont tout fermé, “ce qui n’est pas mieux”. L’interdiction pousse en effet les collaborateurs à chercher d’autres moyens à l’extérieur du système d’information, avec à la clé des questions sensibles d’accès aux informations et de confidentialité, “clés chez tous nos clients, peu importe l’industrie”.
Les motivations de ces contournements varient. Il s’agit souvent de répondre à une pression plus forte sur un projet, parfois d’usages assez éloignés du métier de l’entreprise, note la dirigeante. Dans les deux cas, des agents prolifèrent dans le système d’information.
Il faut arriver à contrôler toute cette création, entre guillemets illégale, un peu parallèle
Sandrine Tarnaud, directrice générale de Palo Alto Networks France
Autoriser un outil officiel ne suffit pas toujours. La sécurité peut très bien ouvrir un espace ChatGPT ou Claude pour l’entreprise, souligne Thomas Manierre. “Ça n’empêchera pas l’utilisateur de rentrer chez lui et de mettre sur son ordinateur personnel des documents confidentiels pour accélérer un travail qu’il n’aura pas pu faire au bureau”.
La pression ne retombera pas. Harry Kleinbourg, ingénieur avant-vente chez F5, le constate : les métiers ont parfaitement compris ce que les agents leur apportent, en rapidité, en autonomie et en retour sur investissement. L’explosion du nombre d’agents “est une réalité aujourd’hui et ne risque pas de s’arrêter”, prévient-il.
Encadrer plutôt qu’interdire
Les entreprises cherchent encore le bon modèle, reconnaît Sandrine Tarnaud. Il s’agit de préserver leur capacité d’innovation tout en gardant la main sur les usages, et sur les coûts. Pour Thomas Manierre, la stratégie consiste d’abord à inciter les collaborateurs à utiliser au maximum l’IA fournie par l’entreprise. Mais il faut aussi que cette offre officielle reste assez souple : “Si on ne laisse pas de flexibilité à l’utilisateur, il risque d’aller voir d’autres IA”.
La pédagogie fait le reste. Il faut expliquer aux équipes “pourquoi il ne faut pas mettre des documents juridiques sur le ChatGPT de votre belle-sœur”, et pourquoi l’agent maison, nourri de documents internes, sera souvent plus pertinent. Une démarche de sensibilisation, plus qu’une interdiction, dont la portée dépend du niveau d’hygiène numérique de chaque entreprise.
Officiels ou clandestins, ces agents finiront bien par déraper un jour. Mais qui en répondra ? À découvrir dans le prochain épisode de notre série “Agents IA, les salariés sans badge” : la hiérarchie.
Agents IA, les salariés sans badge : toute la série
1/7 Le recensement : Qui contrôle les nouvelles recrues de l’entreprise ?
2/7 Les habilitations : L’agent hérite de vos droits, pas de votre jugement
3/7 Le travail au noir : interdire l’IA, c’est pousser les collaborateurs à contourner (vous lisez cet épisode)
4/7 La hiérarchie : Le RSSI ne peut pas en répondre seul (lien à venir)
5/7 La responsabilité : Qui répond des actes d’un agent autonome ? (lien à venir)
6/7 Le recrutement : Quand l’IA participe au choix de ses futurs collègues (lien à venir)
7/7 L’environnement de travail : Des agents autonomes dans des SI qui ne sont pas prêts (lien à venir)






