Un agent IA ne s’invente pas de droits : il emprunte ceux de la personne qui le pilote, ni plus ni moins. C’est précisément ce qui inquiète les spécialistes de l’identité. Deuxième volet de notre série : faut-il des agents moins privilégiés que leurs propres utilisateurs ?
C’est l’un des reproches les plus fréquents adressés aux agents IA : ils iraient partout et feraient ce qu’ils veulent. “Ce n’est pas vrai”, tranche Thomas Manierre, directeur commercial régional Europe du Sud de BeyondTrust. En entreprise, un agent dispose des droits de l’utilisateur qui le déclenche. Il accède aux mêmes bases de données, aux mêmes fichiers clients, aux mêmes répertoires.
Le dirigeant prend un exemple concret. Un collaborateur demande à son agent d’extraire un fichier, de le mettre en forme dans un PowerPoint et d’en tirer une stratégie globale. L’agent s’exécute avec les accès de son utilisateur. “Un agent a les droits de l’humain qui est derrière, exactement les mêmes droits”, résume-t-il.
Des privilèges d’administrateur, sans garde-fou
C’est justement là que le bât blesse. “On n’a peut-être pas envie que notre agent ait les mêmes droits que l’utilisateur”, poursuit Thomas Manierre. ”
Quand on supprime des fichiers, on le fait en sachant pourquoi. Quand on intervient dans une base de données, on en maîtrise le contenu
Thomas Manierre, directeur commercial régional Europe du Sud de BeyondTrust
L’agent, lui, exécute avec les mêmes privilèges, sans ce discernement, et souvent bien plus vite.
Les observations du terrain confirment le risque. Dans une étude publiée en mars 2026, Phantom Labs, l’équipe de recherche de BeyondTrust, relève que dans de nombreux environnements étudiés, les agents opéraient avec des privilèges comparables à ceux d’administrateurs humains. L’équipe pointe aussi des clés d’API et des identifiants statiques utilisés par les agents sans politique de rotation ni gestion de leur cycle de vie. Le problème dépasse d’ailleurs les seuls agents. Dans le communiqué, publié cet été, BeyondTrust constate que les identités non humaines obtiennent un accès le jour de leur création et le conservent souvent indéfiniment, sans propriétaire ni révision de leurs droits. Les attaques récentes contre les jetons OAuth échangés entre applications SaaS l’ont montré : un attaquant qui s’empare d’un jeton de confiance agit sans éveiller de soupçon, car “chaque action apparaît comme autorisée, parce qu’elle l’était”, souligne BeyondTrust dans ce même communiqué.
Palo Alto Networks dresse le même constat. Lors de l’annonce du rachat de CyberArk, en juillet 2025, le fournisseur présentait les agents autonomes comme les utilisateurs privilégiés ultimes. Pour Sandrine Tarnaud, directrice générale de Palo Alto Networks France, le nombre de clés n’est pas le cœur du sujet.
Ce n’est pas qu’on donne trop de clés. C’est qu’on ne les maîtrise pas bien
Sandrine Tarnaud, directrice générale de Palo Alto Networks France
D’où l’importance, selon elle, de l’organisation, de la gouvernance et du contrôle.
Des droits taillés pour l’agent
La réponse tient en un principe ancien, le moindre privilège, appliqué à une population nouvelle. Pour BeyondTrust, les agents doivent disposer de leurs propres identifiants et de leurs propres accès, plutôt que d’hériter de ceux de leur utilisateur. “Voir les identités non humaines n’était que la moitié de l’équation”, prévient Marc Maiffret, CTO chez BeyondTrust. “L’autre moitié consiste à agir sur les privilèges qu’elles portent”.
Concrètement, le recensement l’a montré : il faut d’abord reconnaître l’agent quand il agit. L’entreprise peut alors lui appliquer des règles qui ne sont pas celles de son utilisateur. Thomas Manierre prend un cas typique : un ingénieur DevOps, autorisé à intervenir à la fois sur la base de production et sur la base de préproduction. “Si la société juge qu’il y a un risque à ce niveau-là”, l’agent qui travaille pour lui peut se voir cantonné à la préproduction, sans jamais toucher à la production. Les mêmes droits pour l’humain, pas pour sa machine.
Ces règles n’ont rien de figé. Pour une opération précise et parfaitement maîtrisée, le directeur commercial parle de lever ponctuellement l’interdiction et autoriser l’agent à modifier la production, après validation. Une souplesse indispensable, selon Thomas Manierre : “Il ne faut pas non plus pénaliser la production par trop de sécurité. C’est toujours la balance entre sécurité et production”. Un équilibre qui se règle au cas par cas, entreprise par entreprise.
Contrôler l’intention, pas seulement l’accès
Restreindre les droits ne suffit pas, encore faut-il comprendre ce que l’agent cherche à faire. Harry Kleinbourg, responsable d’équipe avant-vente et ingénieur solutions principal chez F5, plaide pour des règles propres à chaque agent : “Qu’est-ce que va faire l’agent ? À quel outil va-t-il se connecter ? Pourquoi faire ? Quelle est son intention ?”. Il faut ensuite vérifier tout cela, puis appliquer les mécanismes de protection ou de filtrage adéquats.
Les protections classiques n’y suffisent pas. “La plupart des offres de sécurité IA ne sont qu’un habillage autour d’un chatbot. Ce n’est pas de la sécurité”, a lancé Kunal Anand, Chief Product Officer de F5, lors de la présentation de la F5 AI Security Platform en juin 2026. Pare-feu applicatif, protection des API, solutions antibot : “C’est nécessaire, mais c’est loin d’être suffisant”, détaille Harry Kleinbourg. Ce qu’un utilisateur saisit et ce qu’un modèle génère restent imprévisibles. “Il n’y a rien de prédictif là-dedans”. Il faut donc des technologies capables de saisir le contexte et l’intention derrière une requête, et d’analyser la réponse produite, dans un sens comme dans l’autre. Sans ralentir le métier pour autant : quelques millisecondes d’inspection passent inaperçues, assure-t-il.
Encore faut-il connaître tous ceux à qui l’on confie ces clés. Certains agents travaillent déjà dans l’ombre. À découvrir dans le prochain épisode de notre série “Agents IA, les salariés sans badge” : le travail au noir.
Agents IA, les salariés sans badge : toute la série
1/7 Le recensement : Qui contrôle les nouvelles recrues de l’entreprise ?
2/7 Les habilitations : L’agent hérite de vos droits, pas de votre jugement (vous lisez cet épisode)
3/7 Le travail au noir : interdire l’IA, c’est pousser les collaborateurs à contourner (lien à venir)
4/7 La hiérarchie : Le RSSI ne peut pas en répondre seul (lien à venir)
5/7 La responsabilité : Qui répond des actes d’un agent autonome ? (lien à venir)
6/7 Le recrutement : Quand l’IA participe au choix de ses futurs collègues (lien à venir)
7/7 L’environnement de travail : Des agents autonomes dans des SI qui ne sont pas prêts (lien à venir)






