Après la coupure d’accès aux modèles Mythos 5 et Fable 5 d’Anthropic décidée par Washington le 12 juin, le CNRS accélère sa bascule vers des outils numériques maîtrisés. Messagerie, visioconférence, intelligence artificielle : l’organisme de recherche revendique déjà plusieurs dizaines de millions d’euros d’économies. D’autres entités publiques avancent sur la même trajectoire, à des vitesses parfois inégales.
Pour Marie-Pierre Fontanel, directrice des systèmes d’information du CNRS, l’épisode Mythos 5 et Fable 5 illustre à quel point la dépendance aux outils numériques extra-européens expose à un risque stratégique. L’organisme, confronté comme la plupart des structures publiques à l’omniprésence des solutions américaines et, de plus en plus, chinoises, a engagé depuis début 2025 une série de bascules vers des alternatives françaises et européennes.
La messagerie électronique a été le premier grand chantier. En avril 2026, le CNRS quitte Microsoft Exchange pour Zimbra, solution open source opérée par Renater. Fontanel reconnaît que la migration n’a pas été simple, entre expérience utilisateur dégradée, difficultés techniques imprévues avec le client Outlook et un temps de stabilisation nécessaire côté plateforme. Les équipes en délégation régionale ont dû être fortement mobilisées pour accompagner les agents. Le jeu en valait la chandelle sur le plan financier : la sortie du contrat d’hébergement externalisé représente une économie de 20 millions d’euros sur six ans, à comparer aux 400 000 euros annuels que coûtait le seul outil de visioconférence Zoom, désormais remplacé par Visio, développé par la Direction interministérielle du numérique (DINUM).
Sur l’intelligence artificielle générative, le CNRS a choisi de s’appuyer sur Mistral AI plutôt que sur les modèles américains ou chinois qui dominent le marché. L’outil CNRS-Emmy, disponible depuis décembre 2025, revendique plus de 13 000 utilisateurs réguliers. La DINUM suit une logique similaire avec son Assistant, également développé avec Mistral AI, Stéphanie Schaer, sa directrice au moment de la rédaction, rappelant que l’État joue un rôle d’impulsion industrielle via la commande publique. Le prochain chantier du CNRS, prévu pour fin 2029, portera sur la sortie de Microsoft Sharepoint, imposée par l’État et qui touchera 2 000 espaces collaboratifs, pour une économie annuelle attendue de 2 millions d’euros.
Des trajectoires très inégales selon les administrations
Le mouvement engagé par le CNRS s’inscrit dans une dynamique plus large, mais loin d’être uniforme selon les structures publiques. La ville de Lyon a engagé sa propre transition vers les logiciels libres pour ses services municipaux, avec OnlyOffice pour la bureautique, Linux pour les systèmes d’exploitation et PostgreSQL pour les bases de données, une trajectoire présentée comme distincte de celle d’autres collectivités qui préfèrent s’appuyer sur des suites collaboratives d’éditeurs français ou européens plutôt que sur du développement interne. La gendarmerie nationale fait figure de précurseur sur le sujet : passée sous Linux dès le début des années 2000, elle a réalisé 534 millions d’euros d’économies depuis 2004, un cas cité comme référence dans un récent rapport parlementaire évaluant à 1,5 milliard d’euros la dépense annuelle de l’État en logiciels extra-européens.
Toutes les administrations n’avancent cependant pas au même rythme. Le ministère des Armées s’apprêterait à reconduire son contrat avec Microsoft via l’Ugap, un choix qui tranche avec les prises de parole de l’exécutif sur la nécessité de reprendre le contrôle des infrastructures numériques stratégiques. Du côté de la DINUM, le bilan 2025 revendique une trajectoire structurée autour de l’IA générative, du cloud de confiance et de la suite LaSuite, avec un Réseau interministériel de l’État qui raccorde désormais 14 000 sites. Schaer indique que les développements se poursuivent de façon itérative à partir des retours utilisateurs, avec par exemple des travaux en cours sur la transcription synchrone dans Visio, pour proposer sous-titrage et traduction simultanée. Fontanel, de son côté, dit échanger régulièrement avec ses homologues DSI des ministères et opérateurs pour partager problématiques et bonnes pratiques, signe que la bascule vers la souveraineté numérique reste, pour l’ensemble de ces acteurs, un chantier de long terme plutôt qu’un basculement uniforme.






