Après les annonces sur l’IA dans les services publics, l’État ouvre un autre front de souveraineté numérique. La DGSI doit remplacer progressivement les outils de Palantir par ceux du français ChapsVision, une transition sensible qui illustre la difficulté de sortir de technologies déjà installées au cœur des missions critiques.
Une transition sensible pour le renseignement intérieur
L’annonce s’inscrit dans la communication plus large du gouvernement sur l’IA et la souveraineté numérique, mais elle ouvre un volet plus sensible, celui des outils d’analyse utilisés par le renseignement intérieur.
Selon Reuters, le contrat de Palantir avec la DGSI, renouvelé fin 2025 pour plusieurs années, reste en vigueur. Matignon a précisé que les outils de l’entreprise américaine continueraient d’être utilisés jusqu’à l’intégration de la solution française, afin d’éviter toute rupture capacitaire. Cette précision est importante, car elle montre la réalité technique d’un tel basculement. Dans un service aussi sensible que le renseignement intérieur, remplacer une plateforme d’analyse de données ne se limite pas à changer de fournisseur. Il faut migrer des usages, former les agents, sécuriser les flux, garantir la continuité des enquêtes et vérifier que la nouvelle solution tient la charge dans des conditions opérationnelles réelles.
La DGSI utilise les technologies de Palantir depuis 2016, après les attentats de 2015. L’éditeur américain s’est imposé dans de nombreux environnements gouvernementaux grâce à ses outils d’intégration, de corrélation et d’analyse de données massives. Sa présence dans des secteurs aussi sensibles que la défense, le renseignement ou la santé nourrit depuis plusieurs années des débats en Europe, notamment sur la dépendance aux technologies américaines, l’extraterritorialité du droit et la maîtrise des données critiques.
ChapsVision s’impose comme alternative française
Le choix de ChapsVision donne une dimension très concrète au discours français sur la souveraineté numérique. Fondé en 2019 par Olivier Dellenbach, le groupe français s’est construit rapidement par acquisitions successives, avec l’ambition de devenir un acteur majeur de la data et de l’intelligence artificielle. Sa plateforme ArgonOS est présentée par l’entreprise comme un environnement de fusion, d’analyse et d’exploitation de données hétérogènes, conçu notamment pour les secteurs de la défense, de la sécurité, de la finance et de l’industrie.
Sur son site, ChapsVision met en avant une plateforme capable d’ingérer des données structurées, non structurées, multimédias ou issues de flux, avec des fonctions de recherche, de visualisation, de détection de signaux faibles, de collaboration sécurisée et de traçabilité. L’entreprise insiste aussi sur la possibilité de déployer ArgonOS sur site, dans un environnement déconnecté ou au sein d’un cloud souverain. Ces éléments répondent directement aux attentes d’organisations qui veulent conserver un contrôle strict sur leurs données, leurs accès et leurs chaînes de traitement.
La bascule française intervient peu après un choix comparable en Allemagne. Selon Silicon.fr, le service de renseignement intérieur allemand aurait retenu ArgonOS pour remplacer Palantir. Ce point reste à manipuler avec prudence dans une rédaction, mais il montre que ChapsVision ne se positionne plus seulement comme un fournisseur national. L’entreprise cherche à s’imposer comme une alternative européenne sur un segment longtemps dominé par des acteurs américains.
Une décision politique autant que technologique
L’annonce de Matignon intervient au moment où les gouvernements européens réexaminent leurs dépendances numériques les plus sensibles. Le sujet ne concerne plus seulement l’hébergement ou les suites bureautiques. Il touche désormais les outils de traitement de données, les plateformes d’IA, les environnements d’enquête, les logiciels métiers et les infrastructures utilisées par l’État.
Sébastien Lecornu a lié cette décision à la nécessité de ne pas recréer, avec l’intelligence artificielle, de nouvelles dépendances stratégiques. Dans le cas de la DGSI, cette volonté prend une forme très opérationnelle, puisqu’elle concerne un outil déjà installé dans les pratiques du renseignement intérieur depuis plusieurs années.
Le Financial Times relève que plusieurs pays européens se montrent désormais plus prudents vis-à-vis de Palantir et de certains grands fournisseurs américains. Au Royaume-Uni, les usages de l’éditeur dans le secteur de la santé font notamment l’objet d’un réexamen. Pour la France, le dossier DGSI donne à cette prudence une portée plus opérationnelle : il ne s’agit plus seulement de débattre de souveraineté, mais de remplacer un outil installé dans les pratiques d’un service critique.






