Une pierre conservée depuis des décennies au Musée romain de Heerlen pourrait bien être un plateau de jeu vieux de près de 1.800 ans. Grâce à un modèle d’intelligence artificielle entraîné sur une base mondiale de jeux historiques, le chercheur belge Eric Piette (UCLouvain) et son équipe sont parvenus à en reconstituer les règles. Une avancée relayée par la VRT, qui illustre la capacité de l’IA à éclairer des zones d’ombre patrimoniales.
Une pierre énigmatique passée au crible algorithmique
Depuis des années, le Musée romain de Heerlen, aux Pays-Bas, conservait un objet intrigant découvert près de la Villa Coriovallum. Les stries gravées dans la pierre laissaient supposer un ancien plateau de jeu, sans preuve formelle.
C’est en mobilisant des technologies d’intelligence artificielle modernes qu’Eric Piette, spécialiste du décryptage de jeux anciens à l’UCLouvain, a repris l’analyse. Lors d’un premier examen de surface, son équipe observe des traces d’usure correspondant à des passages répétés, compatibles avec l’usage de pions. L’hypothèse du plateau de jeu se renforce.
Pour aller plus loin, les chercheurs s’appuient sur un logiciel d’IA spécialisé, capable de comparer ces marques avec des milliers de jeux recensés dans une vaste base de données historique. Après de nombreuses analyses et simulations, un scénario cohérent émerge : la pierre serait bien le support d’un jeu pratiqué à la fin de l’Empire romain d’Occident, entre 200 et 400 après J.-C.
Ludii, un laboratoire mondial des jeux
Au cœur de cette reconstitution, un projet lancé à l’Université de Maastricht : Ludii. Son ambition est de recenser les jeux de société et de cartes, du passé à nos jours, et d’entraîner un modèle d’IA de grande envergure sur cet ensemble. La base couvre une diversité géographique et temporelle étendue, de l’Égypte aux États-Unis, et agrège des styles de jeu variés.
Ludii ne se limite pas à l’archivage. La plateforme propose également un logiciel permettant de jouer aux jeux référencés, un outil déterminant pour tester des hypothèses. Dans le cas de la pierre de Heerlen, l’analyse initiale identifie six positions possibles pour les pions. Reste à comprendre la mécanique.
Des joueurs contrôlés par l’IA simulent alors des milliers de variantes sur le plateau antique. Un déséquilibre apparaît : un joueur gagne systématiquement. Cette anomalie conduit les chercheurs à affiner leur hypothèse. La configuration correspond finalement à un jeu de blocage relativement simple, dans lequel deux joueurs poursuivent des objectifs distincts, l’un cherchant avant tout à empêcher l’autre d’atteindre le sien.
En référence au lieu de découverte, le jeu est baptisé “ludus coriovalli”, le jeu de Coriovallum.
Une passerelle culturelle inattendue avec la Scandinavie
Au-delà de la performance méthodologique, la découverte interpelle par ses implications historiques. Les schémas et règles reconstitués présentent une proximité marquée avec des jeux dont les règles n’ont été documentées qu’aux XVIIIe et XIXe siècles en Scandinavie.
Ce rapprochement suggère l’existence d’influences culturelles précoces entre ces régions, bien antérieures à ce que l’on supposait. Certaines traditions ludiques auraient pu circuler sur de longues distances et traverser les siècles. Une hypothèse qui s’inscrit dans l’image d’un Empire romain tardif progressivement hybridé au contact d’autres peuples et cultures.
Relayée par la VRT, l’étude ouvre déjà de nouvelles perspectives. L’équipe de Ludii entend poursuivre ce type d’investigation à l’échelle internationale. Un prochain terrain d’exploration est identifié à Bruxelles, au Musée royal d’Art et d’Histoire, où une table de jeu en argile provenant de l’Égypte antique, considérée comme la plus ancienne connue à ce jour, pourrait à son tour faire l’objet d’analyses et de simulations 3D pour en reconstituer l’usage initial.








