Dans un contexte de course mondiale à l’intelligence artificielle, Jérôme Lehmann, directeur général du groupe Everience, livre une lecture stratégique des enjeux pour les entreprises françaises. Vitesse d’adoption, passage à l’échelle, souveraineté technologique et rôle des dirigeants : un éclairage sans détour sur ce qui se joue maintenant, et sur les choix qui feront la différence dans les prochaines années.
Nous sommes dans une décennie décisive. L’intelligence artificielle n’est plus un sujet de prospective : elle est devenue un moteur central de croissance et de compétitivité économique. Pour les entreprises françaises, le défi n’est plus d’en comprendre le potentiel, mais d’en maîtriser l’adoption. La course mondiale s’accélère : il s’agit désormais de transformer l’IA en levier pour prendre notre place dans cette compétition, avant que d’autres n’en fixent les règles.
L’IA, nouveau moteur de puissance économique mondiale
Partout dans le monde, les acteurs économiques accélèrent. Les investissements globaux en IA ont dépassé 190 milliards de dollars en 2024 selon PwC. Les États-Unis et la Chine dominent, mais l’Europe se mobilise. En France, le plan gouvernemental « Osez l’IA » engage 200 millions d’euros pour accompagner les entreprises, avec un objectif clair : 80 % des PME et ETI équipées à horizon 2030.
Mais derrière les chiffres, un double défi se dessine. D’abord, celui de la vitesse : la fenêtre stratégique se referme rapidement. D’ici cinq ans, les standards, les modèles et les écosystèmes dominants seront définis. Les entreprises qui auront su intégrer l’IA dans leur chaîne de valeur créeront une avance difficile à combler. Ensuite, celui de la méthode : il ne suffit pas de « faire de l’IA », encore faut-il savoir comment l’adopter intelligemment, dans le bon ordre, avec les bons objectifs et une vision claire de ce qu’elle doit transformer.
Or cette appropriation ne se décrète pas. Elle repose sur la capacité à expérimenter sans se disperser, à gouverner les usages, à faire dialoguer technologie et métiers, et surtout à embarquer les femmes et les hommes de l’entreprise dans cette transformation.
De la productivité à la puissance : le vrai enjeu
La plupart des entreprises abordent encore l’IA comme un levier d’optimisation : réduire les coûts, automatiser les tâches, accélérer les processus. C’est une étape nécessaire, mais insuffisante. L’IA ne se résume pas à faire mieux. Elle permet de faire autrement.
Les leaders mondiaux de demain ne seront pas ceux qui auront le plus automatisé, mais ceux qui auront su transformer la donnée en capital stratégique. Amazon ne domine pas grâce à ses entrepôts automatisés, mais parce qu’il a industrialisé sa capacité d’anticipation. Les constructeurs automobiles réinventent leurs services grâce à la maintenance prédictive. Les acteurs du luxe exploitent l’IA non pour remplacer la création, mais pour l’amplifier. Partout, l’IA devient un levier de différenciation.
La France à la croisée des chemins
La France dispose d’atouts considérables : une recherche de pointe, une excellence scientifique reconnue, des talents, un écosystème de startups dynamiques. Le récent prix Nobel d’économie décerné à Philippe Aghion vient d’ailleurs rappeler la force de notre tradition intellectuelle : une économie de l’innovation fondée sur la connaissance, l’investissement et le progrès. Mais pour transformer cet avantage académique en avantage industriel, nos entreprises doivent franchir un cap : celui de l’industrialisation de l’IA.
Nous ne manquons pas d’idées ; nous manquons de passage à l’échelle. Sans gouvernance claire, sans financement stable et sans stratégie d’intégration à travers tous les métiers, le risque est que les projets d’IA restent cantonnés à l’expérimentation, ou tout au mieux à des initiatives isolées dans l’entreprise. Or, c’est précisément ce déploiement à grande échelle qui fera la différence entre celles qui subissent et celles qui tirent parti de la révolution en cours. D’autant plus qu’un autre risque majeur existe : celui de dépendre durablement des plateformes, des modèles et des clouds non européens. Si nous n’y prenons garde, la valeur créée par nos entreprises sera captée ailleurs.
C’est pourquoi l’adoption de l’IA n’est pas seulement un sujet de direction informatique, mais de direction générale. Elle doit s’inscrire au cœur de la stratégie d’entreprise, au même titre que la R&D, la supply chain ou la conquête internationale.
Former, gouverner, différencier
Pour ne pas subir, il faut d’abord structurer la gouvernance de l’IA : savoir où, comment et pourquoi on l’utilise. Il faut ensuite identifier les espaces et opportunités concurrentiels, c’est-à-dire les usages où l’IA apporte un avantage unique, difficile à reproduire.
Mais surtout, il faut investir massivement dans la formation et l’acculturation. Car une IA n’apporte de valeur que si les collaborateurs en comprennent les logiques, les limites et les potentiels. Ce n’est pas une question de « compétence numérique », mais de culture de décision et de responsabilité : savoir quand faire confiance à la machine, quand reprendre la main, et comment transformer les données en intuition augmentée.
C’est à cette condition – des entreprises qui réussissent cette hybridation entre vitesse d’adoption, maîtrise technique et intelligence humaine – que la France pourra transformer l’IA en atout économique durable, et non en dépendance supplémentaire.
L’IA n’attendra pas
Les révolutions technologiques n’offrent jamais de seconde chance. Avec l’IA, le cycle sera encore plus rapide. Dans cinq ans, les écosystèmes, les standards et les plateformes dominantes seront établis. Dans dix ans, les positions concurrentielles seront prises. C’est maintenant, dans cette courte fenêtre de tir, que se joue la place économique de la France dans la prochaine décennie.
L’IA n’est pas une technologie de plus : c’est une nouvelle matrice économique qui redéfinit où et comment se crée la valeur. À nous de décider si la France en sera un territoire d’innovation – ou un simple marché d’adoption.








