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L’IA, nouvelle grammaire des levées de fonds

L’IA, nouvelle grammaire des levées de fonds

Mention indispensable dans les pitch decks, critère implicite de valorisation, promesse de rupture autant que de rendement, l’IA est un langage commun entre investisseurs et entreprises.
Pour Félix Balmonet, cofondateur et CEO de Chat3D, cette reconfiguration du financement dit moins la maturité de l’IA que la manière dont elle redessine, parfois brutalement, les règles du jeu économique.

Quand l’IA capte l’essentiel des flux financiers

Le chiffre est vertigineux : aujourd’hui, une écrasante majorité des investissements mondiaux se concentre sur l’intelligence artificielle. Une polarisation qui dépasse largement l’effet de mode. « L’IA est perçue comme la transition industrielle la plus susceptible de générer des gains massifs », analyse Félix Balmonet.
Contrairement aux vagues précédentes de digitalisation, la promesse n’est pas simplement d’optimiser l’existant, mais de transformer en profondeur les usages, les métiers et les chaînes de valeur. Pour les investisseurs, le calcul est simple : accepter des pertes importantes à court terme en échange d’un potentiel de rendement inédit.

Cette logique explique pourquoi des secteurs entiers, services, deeptech non IA, santé ou entertainment, peinent aujourd’hui à capter l’attention, quand bien même leurs fondamentaux restent solides.

Une technologie à forte intensité capitalistique… et périssable

Si l’argent afflue, c’est aussi parce que l’IA impose un rythme d’investissement sans précédent.

« C’est probablement l’un des actifs qui se déprécie le plus vite », souligne le dirigeant.

En quelques mois, des centaines de millions de dollars de recherche peuvent devenir obsolètes, supplantées par un modèle plus performant.

L’essentiel des fonds levés est ainsi réinjecté quasi immédiatement dans le calcul, l’entraînement des modèles et le recrutement. À grande échelle, cette dynamique pousse même certains acteurs à internaliser leurs infrastructures, jusqu’à construire leurs propres data centers, avec les enjeux énergétiques et industriels que cela suppose.

Une bulle, mais pas celle que l’on croit

La question de la bulle est omniprésente. Pour Félix Balmonet, elle mérite d’être précisée :

« On parle d’une bulle technologique, pas d’une bulle financière classique ».

L’histoire économique en fournit plusieurs exemples, des chemins de fer à Internet en passant par les biotechnologies. Ces cycles se traduisent rarement par un effondrement brutal de l’économie réelle. Ils laissent derrière eux des infrastructures, des usages et des technologies qui s’imposent durablement, même si de nombreux acteurs disparaissent en chemin.

L’enjeu, cette fois, tient à la fragmentation du marché. Contrairement aux précédentes vagues technologiques, l’IA ne s’oriente pas vers un monopole unique. OpenAI domine aujourd’hui, mais la concurrence reste intense, qu’elle vienne des grands groupes américains ou d’acteurs asiatiques. Une dispersion qui interroge la capacité du marché à absorber, à terme, des investissements aussi massifs.

Dire “IA” pour lever… mais jusqu’où ?

Dans ce contexte, l’IA est devenue un passage quasi obligé dans les levées de fonds. « Aujourd’hui, lever sans IA est clairement plus difficile », constate Félix Balmonet. Le phénomène ne touche pas uniquement les startups : des entreprises cotées n’hésitent plus à afficher des stratégies IA encore embryonnaires, conscientes de l’effet immédiat sur leur valorisation.

Le parallèle avec la bulle Internet est assumé. À l’époque, la simple adoption du suffixe “.com” suffisait parfois à faire décoller un cours de Bourse. La différence, toutefois, se joue sur l’ampleur des montants engagés.

« Au-delà de certaines tailles de levée, la mention ne suffit plus. Il faut une technologie fondamentale, réelle », Félix Balmonet, cofondateur et CEO de Chat3D

L’IA comme filtre brutal de l’innovation

Au-delà du discours, l’IA modifie en profondeur la manière de concevoir un produit. « Il faut désormais se demander si un acteur comme OpenAI, Google ou Microsoft ne pourra pas intégrer demain une IA capable de rendre votre solution obsolète. »
Ces “événements d’extinction” frappent particulièrement les produits fondés sur l’analyse de données ou l’aide à la décision, qui peuvent être absorbés sans intention initiale par des modèles généralistes.

Dans ce cadre, lever des fonds revient moins à financer une idée prometteuse qu’à démontrer sa capacité à résister structurellement à l’IA elle-même.

Une grammaire financière importée

Enfin, cette nouvelle grammaire du financement pose la question de l’équilibre géographique. Le capital-risque reste largement structuré par le modèle américain, alimenté par des fonds de pension puissants. 

Ce modèle favorise une certaine souveraineté scientifique, mais expose aussi les acteurs européens à des investissements étrangers massifs, parfois déterminants. « On évolue dans un environnement de plus en plus prédateur », observe Félix Balmonet, où la dépendance financière devient un enjeu stratégique à part entière.