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Comment réussir à échouer… sa transformation digitale

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Richard Collin, président et associé de Nextmodernity (www.nextmodernity.com), est un praticien et expert qui accompagne et coache les entreprises, les institutions, les territoires dans leur transformation digitale. Il est aussi membre de la Commission Numérique du MEDEF. Il signe ici un article intelligent et plein d’humour.

Alors que se multiplient à l’envie les multiples ouvrages, articles, forums et conférences offrant et décrivant les multiples recettes de la réussite de la transformation digitale des organisations, ce petit billet d’humeur (humour !) n’a d’autres objectifs, non pas tant de prendre un inutile contrepied des propos, par exemple, de McKinsey (« Nine questions to help you get your digital transformation right« ) ou Accenture (« Les 7 compétences clés pour devenir digital »[*]), que de nous alerter sur le risque que représentent pour nos organisations les recettes toutes faites, les méthodes en dix points ou autre propos de gourous, spécialistes dans l’art de se gourer.

En route vers l’ultrasolution 😉

« Comment réussir à échouer »…dans cet ouvrage bien connu de Paul Watzlawick, fameux théoricien de la théorie de la communication et du constructivisme radical, membre fondateur de l’École de Palo Alto (…tiens un clin d’œil au temple, parfois si éblouissant qu’il nous aveugle, de la Silly-Clone Valley), l’auteur nous invite à comprendre et approfondir les recettes qui mènent infailliblement à l’échec. Ainsi pour réussir à échouer, il suffit de trouver à chaque problème l’ultrasolution, c’est-à-dire « une solution qui se débarrasse non seulement du problème, mais de tout le reste ». Alors identifions quelques-unes de ces ultrasolutions qui peuplent nos medias – sociaux et autres – et nos tweets, et nous empêchent parfois de penser et d’agir correctement. Voire de nous rendre malheureux pour éviter de faire des efforts pour changer et donc de rester dans des schémas destructeurs dont nous nous plaignons à loisir….tiens l’ami Paul W[1]. signe là encore son retour.

Première ultrasolution : penser et agir uniquement pour la transformation digitale

…..alors qu’il s’agit d’une métamorphose globale et ambitieuse. Non pas seulement d’une rupture de type Uber (avec l’argent d’Uber et la « ferme-d’hier » bien sûr !!….encore que…) mais d’un changement de référentiel qu’il faut découvrir, incarner, créer. Qui sera le Galilée pour nous faire comprendre (imaginer!) que la complexité apparente de notre situation se simplifie si nous prenons en compte cette révolution copernicienne en cours.

Saut quantique qui nous impose de prendre en compte en même temps les logiques d’une série de métamorphoses : celle du travail et de l’emploi auxquels nous devons trouver de nouveaux noms et réalités ; celle du modèle de création de valeur capitaliste, de la propriété, de la rente et de la spéculation qui nous invite à imaginer les dispositifs par exemple d’une économie contributive (anatropique, comme le dirait l’ami Bernard Stiegler[2]) ou d’une société post-monétaire; celle encore du modèle de l’entreprise et des formes de leadership et de management qui, bien au-delà de l’entreprise libérée, pourrait poser par exemple le socle d’une wirearchy[3] chère à Jon Husband.

Deuxième ultrasolution : recruter un CDO

….avec la mission de piloter la transformation. Ne retombons pas dans le syndrome du CKO (Chief Knowledge Officer) qui oubliait régulièrement que la connaissance ne se gère pas (elle n’est pas un objet, elle a un objet), qu’elle est d’abord incarnée et que la connaissance c’est d’abord « l’autre ». Et que la connaissance était portée par tous. Pour le digital c’est étonnamment la même chose. Nous devons tous être CDO – Complice De l’Ouverture au numérique – du CEO à l’opérateur. Car il faut prendre garde à ne pas mettre le singe du digital sur les épaules d’un seul ou d’une équipe. Là aussi, il convient de faire et d’imaginer des logiques collaboratives, ouvertes, porteuses de sens dans lesquelles les technologies qui rassurent ou obsèdent ne sont que les ballons interchangeables, évolutifs, pour des jeux, pratiques, solutions et services qui s’inventent et se déploient dans le cadre de règles inventives.

Troisième ultrasolution : ne pas changer d’ère…d’air

L’ère numérique c’est d’abord « l’air » numérique. Nous respirons digital. Comme ces plongeurs embarqués dans une plongée profonde vers des terra incognita utilisent l’hélium qui leur imposent d’avoir des traducteurs pour communiquer avec l’ancien monde (celui d’en haut devenu bas) tant leurs voix sont déformées. Alors respirons ce nouveau mélange en étant prudent de ne pas rentrer dans un délire ou des vertiges alimentés par le cénacle des digifreaks qui nous fassent aussi perdre le sens des réalités. Et trouvons la langue qui permette à tous de comprendre ; pas un de ces esperantos réservés à quelques initiés. La culture nouvelle est à faire émerger… et comme toujours il faut jardiner longtemps (ce n’est pas en tirant sur la tige d’une fleur qu’elle pousse plus vite).

Quatrième ultrasolution : évangéliser, publier une liste de valeurs nouvelles et audacieuses, tenir des discours, faire des plans…et ne pas faire ce qu’on dit ni l’incarner

La transformation digitale, le numérique constitue finalement une doxa[4] avec un vocabulaire que beaucoup ont en bouche… mais qu’ils oublient d’incarner, de faire vivre et d’en tirer toutes les conséquences. L’exemplarité absolue, permanente, concrète est exigeante. Le « word of mouth » est encore trop souvent la facilité dans laquelle chacun trouve l’occasion de ne rien faire. J’ai en tête de multiples exemples d’entreprises, qui à l’instar du chœur d’Aïda chantant « Marchons, Marchons » reste immobile sur la scène où il se produit. Le défi de l’impératif développement d’une culture digitale nous impose d’éviter toute approche dogmatique portée par des dispositifs de learning qui restent théoriques. Rappelons-nous, on n’apprend pas à faire du vélo avec des quiz et des vidéos.[5]

Cinquième ultrasolution : être en permanence « branché » ou se dire que c’est bien d’avoir la geek attitude

Comme le cœlacanthe, poisson vertébré géant à l’origine de l’homme, qui sortant de l’eau se doit d’abandonner ses branchies pour respirer, comprendre et s’adapter à son environnement, il nous faut prendre le temps et l’habitude de parfois nous dé-brancher pour (re)trouver le mammifère qui est en nous. Ressentir. Aimer. Toucher. Accepter la controverse productive. S’enflammer. Le joueur de rugby que je fus aime à penser que la PS4 ou sa tablette ne remplace pas le plaisir, la sueur, le résultat partagé et les raids audacieux à travers les défenses.

Sixième ultrasolution : penser et dire que les marchés sont des conversations ….et faire le contraire[6] en croyant que la conversation sont des marchés.

Quand logique d’influence, big data, réputation, stratégie de marque, et toute la panoplie du digital marketer cherchent parfois à enfumer le client pour lui faire  acheter les produits en le bombardant en crossdevice, omnicanal et particulièrement sur ses réseaux sociaux où il ne demande rien à personne, malgré que cet enfoiré (oops ! ce client responsable) active des adblocks et se plaigne des ads…on voit bien que le manque de respect s’installe et agit parfois plus comme un désherbant qu’un engrais sur ce terreau d’une culture digitale que nous avons tant de mal à rendre fertile.

Niéme Ultrasolution : la liste des ultrasolutions pourrait se poursuivre à l’envi. Alors que nous devons absolument sortir du brouhaha de la transformation numérique, je vous invite en guise de commentaires à proposer les vôtres. Occasion peut-être d’un florilège en Creative Commons à disposition de tous.

Conclusion…qui n’en est pas une

En conclusion, soulignons la fameuse incantation paradoxale qui doit nous alerter lorsque nous avançons sur la nécessaire transformation (j’ai dit métamorphose) de nos organisations dans cet « air numérique », à savoir « Quand la solution est le problème« . Vieux réflexe systémicien qui nous invite à briser les cercles vicieux qui nous entourent : « toujours plus de la même chose » donne « toujours plus du même résultat ».

Acteurs imaginatifs et makers activistes d’un monde qui s’invente, se réinvente et bouge, notre défi est bien sûr de sortir du cadre et d’avoir le coup d’avance. Nous savons bien que ce n’est pas en appliquant les recettes choisies dans un des 14 380 livres de cuisine disponibles[7] qu’il soit d’Auguste Escoffier, Guy Savoy ou Thierry Marx, que nous saurons donner à nos plats l’excellence que nous attendons. Alors oublions le benchmark qui stérilise à la façon d’un observateur qui scrutant du haut d’un pont voler les oiseaux choisit de se lancer par-dessus la rambarde et emparons-nous de toutes les opportunités qui nous inspirent. Je vous invite à créer, inventer et accomplir vous-mêmes cette transformation qui nous concerne tous. Et, si besoin, quelques ateliers ou labs nextmodernes sauront vous apprendre à avoir plus vite le tour de main et à cheminer habilement.[8]

[1] Re: « Faites vous-même votre malheur » par Paul Watzlawick

[2] https://goo.gl/NLG68W

[3] http://wirearchy.com/what-is-wirearchy/

[4] Pour mémoire Doxa : Ensemble des opinions communes aux membres d’une société et qui sont relatives à un comportement social, voire des croyances et des idées non objectives.

[5] Lire, relire et partager « Culture digitale: on n’apprend pas à faire du vélo avec des quiz et des vidéos http://goo.gl/IkHRE1

[6] Funeste renversement des thèses du Cluetrain Manifesto.

[7] Nombre de références de livres de recettes de cuisine sur Amazon.fr

[8] C’est pour sortir du brouhaha de la transformation numérique qu’Abilways et Nextmodernity construisent ensemble un partenariat innovant.

 

[*]  Consulter ces articles sur http://goo.gl/BY8lNh  et http://goo.gl/kZCe4K

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