La question n’est plus d’expérimenter l’IA générative. Il s’agit désormais de la gouverner, la sécuriser et l’industrialiser. À quelques semaines du World AI Cannes Festival 2026, sa directrice Emilie Pierre-Desmonde fait le point pour nous. Agents autonomes, souveraineté des données, cyber-résilience : elle détaille les vrais sujets techniques et business qui attendent les décideurs à Cannes cette année.
Solutions Numériques & Cybersécurité : Cette 5ᵉ édition arrive dans un contexte où l’IA générative accélère très vite. Sur quels enjeux concrets des entreprises ( productivité, sécurité, gouvernance, souveraineté des données) souhaitez-vous vraiment faire bouger les lignes cette année ?
Emilie Pierre-Desmonde :
«Nous sommes dans une phase où l’IA n’est plus seulement un outil d’efficacité : elle devient un sujet de gouvernance, de sécurité et même de souveraineté.»
L’objectif du WAICF est d’aider les entreprises à prendre des décisions structurantes dans un environnement qui évolue très vite. Côté productivité, nous montrons comment des acteurs comme Mastercard, DeepL ou Nokia transforment leurs opérations avec des approches agentiques ou des modèles spécialisés. Côté gouvernance et sécurité, des intervenants comme AstraZeneca, Nestlé, Thales ou Palo Alto Networks partagent leurs arbitrages très concrets sur les données, les risques et les infrastructures. Notre rôle, c’est de rendre cette complexité intelligible pour les décideurs.
SNC : L’IA est désormais intégrée dans tous les métiers. Quels signaux faibles ou tendances émergentes, visibles dans la programmation du WAICF, annoncent selon vous les mutations qui n’en sont qu’à leurs débuts ?
E.P-D : On observe plusieurs dynamiques qui annoncent une nouvelle phase. Les “world models” et les agents autonomes ouvrent la voie à des systèmes capables de comprendre et d’agir avec beaucoup plus de continuité – ce que l’on voit avec Tech Mahindra, JPMorgan ou AWS. En santé, les hôpitaux Humanitas ou Hospital Clinic Barcelona montrent que l’IA devient une brique stable du diagnostic, du suivi et de la recherche. Et des secteurs comme la défense, l’espace, la biodiversité ou l’industrie entrent désormais pleinement dans le périmètre, ce qui illustre bien que l’IA devient un sujet systémique – économique, scientifique mais aussi politique.
SNC : Le salon réunit 320 intervenants. Comment sélectionnez-vous les experts capables d’apporter autre chose que de la “promotion produit”, notamment ceux qui sauront éclairer les décideurs sur les risques, les limites et les arbitrages techniques liés à l’IA ?
E.P-D : On construit le programme comme un espace d’expertise et d’arbitrage. On privilégie des intervenants capables de parler des limites autant que des succès : l’EDPS, l’OCDE, la Commission européenne, mais aussi Nestlé, IBM, TikTok, Netflix, Humanitas ou Barclays. Leur rôle est d’expliquer comment ils gèrent les compromis : performance versus sécurité, innovation versus conformité, open source versus modèles propriétaires. Et quand un fournisseur intervient, nous l’inscrivons dans un format où il est challengé par un client, un régulateur ou un pair. C’est ce qui crée une parole utile pour les décideurs.
SNC : Dans un paysage événementiel très concurrentiel autour de l’IA, qu’est-ce qui distingue concrètement WAICF ? Qu’est-ce qui, selon vous, fait venir les leaders internationaux à Cannes plutôt qu’ailleurs ?
E.P-D : WAICF est l’un des rares lieux où l’on peut parler IA en croisant business, technique, régulation et impact sociétal. Et il s’appuie sur un partenariat unique avec l’Institut EuropIA, la Ville de Cannes et le Département des Alpes-Maritimes, qui ont fait de l’IA un axe stratégique d’attractivité et d’innovation. À Cannes, un dirigeant peut discuter modèles avec Yann LeCun, régulation avec l’EDPS ou la Commission, sécurité avec Palo Alto Networks ou Thales, et transformation industrielle avec Nokia ou Mastercard. Cette transversalité, associée à un environnement qui facilite les rencontres de haut niveau, crée une dynamique que l’on trouve rarement ailleurs.
SNC : La question de la confiance dans l’IA devient centrale, entre régulation européenne, sécurité des modèles et transparence. Comment le WAICF accompagne-t-il les entreprises qui cherchent à passer d’expérimentations locales à un déploiement de l’IA à grande échelle et en production ?
E.P-D : Le passage à l’échelle est aujourd’hui freiné par trois facteurs : la conformité, la sécurité et la disponibilité des données. Nous abordons ces sujets avec des retours très concrets : comment AstraZeneca ou Nestlé structurent leur gouvernance, comment la finance ou la santé gèrent les risques, comment les infrastructures (data centers, cloud, modèles open source) influencent les choix stratégiques. Le but est que chaque décideur reparte avec une vision réaliste de ce qu’il faut mettre en place – en termes de process, de compétences et d’architecture.
SNC : On parle souvent d’IA responsable, mais rarement de la manière dont elle transforme les feuilles de route technologiques. Quelles approches ou retours d’expérience présentés cette année vous semblent les plus actionnables pour des organisations qui veulent aligner innovation et conformité ?
E.P-D :
«Ce qui ressort fortement, c’est que l’IA responsable devient un sujet d’architecture. Les choix de modèles, d’infrastructures, de localisation des données ou d’explicabilité ne sont plus des considérations théoriques : ils conditionnent la capacité à être rapide, conforme et sécurisé.»
Les échanges entre IBM, le Future of Life Institute, Netflix, Walmart ou Servicenow montrent comment ces enjeux influencent la conception même des systèmes. Cela donne des repères concrets aux directions IT et data.
SNC : Le salon revendique une forte dimension business. Quels types de collaborations ou deals sont généralement initiés pendant WAICF ? Avez-vous observé une évolution dans la nature des partenaires qui viennent “acheter” ou “vendre” de l’IA depuis la première édition ?
E.P-D : On observe une montée en maturité. Les premières éditions étaient centrées sur les POC ; aujourd’hui, on voit se former des partenariats industriels, des coopérations entre hôpitaux et startups, des investissements sectoriels, des projets transverses sur les données ou la cybersécurité. Le Département des Alpes-Maritimes joue aussi un rôle moteur : il met en avant les pépites locales et remet le prix Alpes-Maritimes, Terre d’IAen marge des WAICF Awards. Cela crée un continuum entre acteurs locaux, nationaux et internationaux.
SNC : Avec 10 000 participants attendus, la diversité des profils est immense. Quelle place accordez-vous aux besoins très spécifiques des équipes cybersécurité, qui sont en première ligne face aux risques créés… et amplifiés par l’IA ?
Emilie Pierre-Desmonde : La cybersécurité est devenue un enjeu transversal, et les équipes cyber trouvent ici des réponses très concrètes. On traite à la fois la menace – avec Palo Alto Networks, Thales ou des experts d’infrastructures critiques – et les solutions : sécurité des modèles, identités numériques, gouvernance des accès, résilience des infrastructures. L’objectif est que les CISO puissent repartir avec une compréhension claire de ce que l’IA change dans leur métier et de ce qu’ils doivent anticiper.
SNC : Les démonstrations live permettent souvent de comprendre ce qu’un livre blanc ne montre pas. Quels formats avez-vous renforcés pour permettre aux visiteurs de tester, comparer ou challenger les solutions ?
E.P-D : Nous mettons l’accent sur ce que les entreprises ne voient jamais dans un livre blanc : la robustesse, la sécurité, la qualité réelle d’une solution. Les démonstrations live, les comparatifs entre approches, les retours d’expérience sur les modèles agentiques, la santé ou le manufacturing permettent de confronter les promesses au réel. L’idée n’est pas de séduire, mais de permettre aux décideurs de challenger.
SNC : À titre personnel, en observant l’évolution du WAICF depuis sa création, quel changement fondamental du marché de l’IA vous a le plus marquée, celui que les entreprises ne doivent surtout pas sous-estimer en 2026 ?
E.P-D : Selon moi, le plus frappant, c’est que l’IA est devenue un sujet de souveraineté et de stratégie globale.
«Les décisions technologiques ne sont plus neutres : elles engagent des dépendances, des risques et des opportunités à long terme.»
Le fait que WAICF soit porté par l’Institut EuropIA, la Ville de Cannes et le Département des Alpes-Maritimes n’est pas anecdotique : cela montre qu’un territoire peut devenir un acteur de la conversation mondiale sur l’IA. Et pour les entreprises, c’est un rappel important : les choix qu’elles font aujourd’hui détermineront leur autonomie demain.








