Amazon, Alphabet et les autres hyperscalers américains se tournent de plus en plus vers la dette en euros pour financer leurs investissements massifs dans l’IA. Environ 40 milliards d’euros d’obligations sont désormais en circulation. La BCE ne constate pas encore d’éviction des entreprises européennes, mais commence à surveiller le poids croissant des géants américains sur ce marché.
Les milliards de l’IA ne peuvent plus venir uniquement des caisses des Big Tech
Pendant longtemps, les géants américains de la technologie ont pu financer leurs datacenters avec les montagnes de cash générées par leurs activités. L’échelle prise par la course à l’intelligence artificielle commence à changer l’équation. Serveurs, GPU, réseaux, alimentation électrique, refroidissement et construction de nouveaux centres de données exigent désormais des investissements tels que l’autofinancement ne suffit plus. La BCE estime que les hyperscalers américains devront consacrer plus de 1 000 milliards de dollars à leurs dépenses d’investissement d’ici 2028.
Ils se tournent donc davantage vers la dette. Et pas seulement aux États-Unis. Amazon, Alphabet, Microsoft et leurs concurrents viennent désormais emprunter directement sur le marché obligataire européen en émettant des titres libellés en euros. Ces opérations, appelées « reverse Yankees », permettent à une entreprise américaine d’élargir sa base d’investisseurs, de diversifier ses financements et, lorsque les conditions le permettent, d’emprunter à meilleur coût qu’en dollars. La BCE estime qu’environ 40 milliards d’euros d’obligations de ce type émises par les hyperscalers sont aujourd’hui en circulation.
Amazon et Alphabet deviennent des poids lourds du marché européen
Le phénomène n’est déjà plus marginal. La part des hyperscalers dans les émissions « reverse Yankee » en euros a presque doublé entre 2025 et 2026. Hors acteurs financiers, les géants américains de la technologie représentent désormais près de 10 % des nouvelles émissions obligataires en euros. Amazon et Alphabet ont même été cette année les deux plus gros émetteurs non financiers sur ce marché, l’opération d’Amazon établissant un record de taille.
Autrement dit, lorsqu’un fonds de pension ou un assureur européen cherche aujourd’hui une obligation d’entreprise bien notée et de longue durée, une partie de l’offre disponible provient directement des entreprises qui construisent l’infrastructure américaine de l’IA.
Le succès est d’autant plus compréhensible que ces groupes disposent encore de bilans extrêmement solides et de bonnes notations de crédit. Leur arrivée apporte même plusieurs bénéfices au marché européen selon la BCE : davantage de titres technologiques, des maturités plus longues et une amélioration de la qualité moyenne du segment investment grade. Le paradoxe commence pourtant à apparaître derrière cette réussite.
L’argent européen peut-il finir par manquer aux entreprises européennes ?
Pour l’instant, la BCE se veut rassurante. Les premières vagues d’émissions des hyperscalers n’ont pas provoqué de détérioration notable des conditions de financement des entreprises de la zone euro. Mais leur poids augmente vite. Les hyperscalers ont représenté 15 % de la hausse des détentions domestiques d’obligations d’entreprises en euros au cours de l’année achevée en mars 2026. Les fonds de pension et assureurs européens figurent parmi les investisseurs particulièrement intéressés par ces titres à longue maturité et bien notés.
La BCE rappelle toutefois que les investisseurs disposent de capacités de bilan et de marges de portefeuille limitées. Pour intégrer de nouvelles obligations émises par Amazon ou Alphabet, certains pourraient donc réduire leur exposition à d’autres entreprises. La BCE évoque explicitement un possible effet d’éviction à terme : si les émissions américaines continuent de grossir, les autres sociétés pourraient devoir proposer des rendements plus élevés pour attirer les mêmes investisseurs et voir ainsi leur coût de financement augmenter.
Des premiers signes d’adaptation apparaissent déjà. Certaines entreprises européennes auraient choisi leurs dates d’émission de manière à ne pas arriver sur le marché le même jour que les hyperscalers, afin d’éviter une concurrence directe pour les capitaux.
L’Europe finance aussi une course dans laquelle elle reste en retard
Reuters souligne que les dépenses mondiales liées aux datacenters et aux autres infrastructures IA pourraient atteindre entre 5 000 et 7 000 milliards de dollars d’ici 2030. Jusqu’à 400 milliards de dollars de nouvelles dettes pourraient être levés par les grands acteurs technologiques sur la seule année 2026.
Dans le même temps, l’Europe tente elle-même d’accélérer dans les infrastructures de calcul. Selon des données de Morgan Stanley citées par Reuters, la capacité des datacenters européens a progressé de 15 % sur un an, contre 26 % aux États-Unis. Le rythme européen pourrait atteindre environ 20 % par an d’ici 2030, mais resterait inférieur aux 30 % attendus outre-Atlantique.
C’est ce qui rend le mouvement actuel particulièrement intéressant. Le marché européen démontre qu’il est suffisamment profond pour absorber des émissions obligataires géantes et financer des infrastructures technologiques à très grande échelle. Mais une partie croissante de cette capacité sert aujourd’hui à financer les acteurs américains qui disposent déjà de l’avance la plus importante.
La BCE ne considère pas encore cette situation comme problématique. Elle prévient néanmoins que la vague actuelle pourrait n’être que le début d’un besoin de financement d’une ampleur inédite, capable de modifier durablement la manière dont les capitaux sont répartis sur le marché européen.








