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Insolite : Une IA annonce avoir résolu un chiffre vieux de 370 ans… puis le livre original raconte une autre histoire

Pendant quelques jours, l’histoire avait tout du petit miracle technologique. Claude Fable 5.1 aurait percé en 44 minutes un chiffre attribué à l’écrivain écossais Thomas Urquhart et resté mystérieux depuis le XVIIe siècle. Puis quelqu’un est allé vérifier le texte original.

Quarante-quatre minutes pour trois siècles d’énigme

Le récit apparaît fin août. Vals AI affirme avoir soumis à Claude Fable 5.1 le Cyphral Distich, un cryptogramme attribué à Thomas Urquhart, écrivain écossais du XVIIe siècle. Selon le compte rendu publié par l’entreprise, le modèle aurait trouvé une méthode de déchiffrement en 44 minutes, après avoir consommé environ 176 000 tokens et sans intervention de l’opérateur.

L’idée proposée par Claude était élégante. Le chiffre comporte deux lignes de 32 nombres. Dans le texte d’Urquhart figurent aussi 32 « Proquiritations ». Le modèle aurait compris qu’il fallait utiliser chaque nombre comme index de mot dans la section correspondante, puis récupérer la première lettre du mot obtenu. Le résultat formait une phrase royaliste cohérente, en accord avec les convictions politiques d’Urquhart. L’ensemble paraissait suffisamment propre pour être repris comme une véritable résolution.

Bruce Schneier, cryptographe et spécialiste reconnu de la cybersécurité résumait encore l’affaire le 9 septembre en écrivant que Claude Fable 5.1 avait résolu un chiffre vieux de 370 ans en 44 minutes, y voyant un exemple des capacités de l’IA sur les problèmes reposant sur beaucoup de recherche et de tests.

Puis quelqu’un ouvre le livre de 1653

Le problème apparaît lorsqu’une vérification indépendante remonte aux sources. Un chercheur utilisant le pseudonyme Reticuli a consulté une reproduction de l’édition de 1653 de Logopandecteision, conservée notamment dans les collections numérisées de la British Library. Son constat est beaucoup moins spectaculaire : le fameux cryptogramme ne figure pas à l’endroit décrit dans le récit de Vals AI.

L’ouvrage se termine après les Proquiritations, par un ornement typographique, une citation puis la mention « FINIS » et des errata. Aucun distique chiffré n’apparaît après la 32e Proquiritation.

Plus gênant encore, la méthode annoncée ne pourrait pas produire le texte prétendument déchiffré à partir du contenu disponible dans cette édition. La vérification souligne que plusieurs lettres nécessaires au message final ne peuvent tout simplement pas être obtenues avec les passages utilisés comme clé.

Le chiffre existe, mais pas forcément là où Claude l’a trouvé

Cela ne signifie pas que toute l’histoire est inventée. Les suites numériques correspondant au Cyphral Distich sont bien connues des historiens de la cryptographie. Elles apparaissent dans des sources ultérieures, notamment à la fin du XIXe siècle, et l’énigme est réellement considérée comme non résolue.

Mais leur provenance exacte dans les ouvrages originaux d’Urquhart reste incertaine. La vérification indépendante relève notamment que ni le distique ni d’autres cryptogrammes associés n’apparaissent dans les transcriptions numériques des ouvrages originaux consultés.

Claude pourrait donc avoir produit une solution parfaitement cohérente à partir d’un cadre documentaire erroné.

Une réponse qui avait toutes les apparences d’une preuve

C’est probablement la partie la plus intéressante de cette petite histoire. Le résultat avait tout pour convaincre : 32 lettres par ligne, une phrase grammaticalement cohérente, une référence au roi Charles II compatible avec les opinions d’Urquhart, et même une rime finale.

Mais ces éléments vérifient surtout que la réponse a une forme plausible. Ils ne prouvent pas que la méthode utilisée permet réellement de la dériver du texte original. Les modèles génératifs peuvent construire une démonstration extrêmement convaincante autour d’une prémisse fausse ou d’une source mal établie.

Ici, il aura fallu moins de quelques jours pour passer de « une IA résout un mystère vieux de 370 ans » à une question beaucoup moins spectaculaire, mais sans doute plus utile : quelqu’un a-t-il vérifié le livre ?