Accueil Emploi IA et travail : Comment éviter la sous-traitance de nos compétences cognitives...

IA et travail : Comment éviter la sous-traitance de nos compétences cognitives ?

IA et travail : Comment éviter la sous-traitance de nos compétences cognitives

Entre une IA utilisée comme simple accélérateur de tâches et une IA capable d’élever les compétences humaines, une ligne de fracture se dessine. Ce clivage dépasse la question de la productivité : il interroge la place de l’individu au travail, sa capacité à exercer un jugement, à créer de la valeur et à préserver son esprit critique face à la machine. Nicolas Bourgerie, le CEO de Teach Up, fait le point avec nous. 

Quand la raréfaction des interactions fragilise la valeur humaine

Un phénomène traverse aujourd’hui l’ensemble des entreprises de services : la diminution progressive des interactions. Moins de rendez-vous physiques, moins d’échanges informels entre collègues, moins de situations où l’on apprend par le contact direct. « Les clients viennent moins voir les collaborateurs, et les collaborateurs se voient moins entre eux », observe Nicolas Bourgerie, le CEO de Teach Up. Dans un environnement saturé d’informations, chacun s’auto-informe, se débrouille seul, s’auto-coache.

Mais cette autonomie a un coût. « Comme il y a moins d’interactions, il faut être à la hauteur au moment où elles ont lieu. » Chaque échange devient décisif. Et lorsque la valeur d’un collaborateur se limite à transmettre une information, le doute s’installe. « Si l’IA est capable de donner une information que je pousse ensuite à un client, alors je n’ai plus de valeur intrinsèque. Le client peut aller la chercher lui-même. »

Cette évolution nourrit une réflexion plus large sur l’organisation du travail. Dans de nombreux secteurs — banques, industrie pharmaceutique, automobile — la question n’est plus taboue : faut-il encore autant de monde quand les interactions diminuent ? Pour Nicolas Bourgerie, le danger est clair : « On observe une baisse progressive de la qualité de service et de la qualité des échanges, liée à la surinformation des clients comme des collaborateurs. » Une baisse qui affecte directement la confiance, et à terme, l’emploi.

IA généraliste ou IA pédagogique : un choix de société au travail

L’erreur serait pourtant de faire de l’IA un bouc émissaire. « L’idée n’est pas de critiquer les IA généralistes. Elles sont extraordinaires pour accélérer le travail », insiste Nicolas Bourgerie. Génération de contenus, accès rapide à l’information, gain de temps sur de nombreuses tâches : ces usages sont devenus incontournables.

Le problème surgit lorsque l’IA devient une fin en soi. « Ce qui se joue, c’est le risque de récupérer une information et de la recracher telle quelle, sans développer la compétence derrière. » C’est là qu’intervient la notion d’IA pédagogique. Une IA pensée non pour donner la réponse, mais pour accompagner l’apprentissage dans la situation de travail réelle.

« La compétence se développe parce que je répète des actions, parce que j’ai des exercices ciblés sur mon niveau, et parce que j’ai des feedbacks immédiats après l’action », rappelle-t-il, en s’appuyant sur les sciences cognitives. Jusqu’ici, ces principes étaient difficiles à appliquer à grande échelle. L’IA change la donne, à condition qu’elle soit conçue comme un coach, et non comme un oracle.

Former à l’IA ne signifie donc pas apprendre l’IA pour elle-même. « Avant, on formait à Word, Excel ou PowerPoint. Aujourd’hui, on forme à l’IA et à la data. Ce sont des leviers pour être plus performant dans son métier. » La finalité reste la même : permettre aux individus d’être en situation de succès dans leur quotidien professionnel.

Redonner une responsabilité intellectuelle à l’humain

L’un des signaux faibles les plus préoccupants est peut-être celui de la responsabilité. « On voit apparaître un glissement du type : “ce n’est pas moi, c’est l’IA” », constate Nicolas Bourgerie. Un glissement qui s’accompagne d’un moindre effort intellectuel, et d’un décrochage collectif plus large.

Pourtant, l’IA ne remplace pas les gestes métiers. « Il y a énormément de tâches sur lesquelles l’IA est un accélérateur, mais elle ne fait pas à la place de l’humain. Il faut continuer à apprendre à être efficient dans son métier. » Derrière cette exigence se joue quelque chose de fondamental : le besoin de se sentir utile. « Chacun cherche sa place et a besoin de se sentir utile. »

« L’IA prend de la place. Donc nous avons une nouvelle place à trouver. » Les IA pédagogiques peuvent accompagner cette transition en aidant les individus à développer de nouvelles compétences, plutôt qu’en les enfermant dans une dépendance informationnelle.

Cette logique est aussi stratégique pour les entreprises. « Elles n’existent que par leur singularité. Tout ce qui relève de la base de connaissances générale ne les différencie pas ». L’enjeu devient alors de capter les savoir-faire clés, ceux qui font l’ADN de l’organisation, et de les diffuser rapidement. « Si on utilisait tous uniquement des IA généralistes, on finirait tous par faire pareil. »

L’IA ne condamne pas l’esprit critique. Mais elle oblige à un choix clair. Soit elle devient un outil de sous-traitance cognitive, qui affaiblit progressivement la responsabilité humaine. Soit elle est pensée comme un levier pédagogique, capable d’élever les compétences, de redonner confiance dans l’interaction et de préserver ce qui fait encore la valeur du travail humain : le jugement, le discernement et la capacité à créer du sens là où l’information brute ne suffit plus.