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Choose France : la France peut-elle devenir le hub IA de l’Europe ?

Crédit : capture d'écran de la vidéo « Choose France », publiée sur la chaîne YouTube d’Emmanuel Macron, https://www.youtube.com/watch?v=CVoEEyXaFs0.

Des milliards ont été annoncés à la neuvième édition du sommet Choose France. Derrière les effets d’annonce, des signaux structurels plaident pour une montée en puissance durable de la France comme infrastructure de référence pour l’intelligence artificielle en Europe. Loin du débat sur la souveraineté numérique, que ces annonces relancent, il s’agit ici de lire ce que cette dynamique d’investissement change concrètement pour les entreprises françaises.

Ce qui a été annoncé

La neuvième édition de Choose France, tenue au château de Versailles le 1er juin 2026, a affiché un montant record de 93 milliards d’euros d’investissements étrangers annoncés, selon Emmanuel Macron, avec 71 annonces et 15 600 emplois à la clé. Clara Chappaz, ambassadrice pour le numérique et l’intelligence artificielle, a salué un résultat qui « confirme notre place centrale dans l’IA mondiale, dans le prolongement direct du Sommet pour l’Action sur l’IA de Paris ». La grande majorité des montants est orientée vers les infrastructures numériques et l’IA.

La vedette de ce sommet est le groupe japonais SoftBank, qui confirme un engagement pouvant atteindre 75 milliards d’euros sur le territoire français, dont une première tranche de 45 milliards destinée à trois data centers dans les Hauts-de-France, sur des sites à Dunkerque, Le Bosquel et Bouchain. Le projet représenterait 3,1 GW de capacité d’ici 2031, avec 8 600 emplois de chantier et 900 emplois d’exploitation annoncés.

Brookfield, déjà engagé depuis l’édition 2025, ajoute 10 milliards d’euros supplémentaires à son programme, portant son engagement total à 30 milliards d’euros pour des infrastructures IA, notamment autour de Cambrai et d’Escaudain. À Béthune, sur l’ancien site Bridgestone, le néerlandais Nebius annonce plus de 8 milliards d’euros pour un campus européen de calcul et de cloud IA de 240 MW, avec une mise en service prévue dès 2026. Le fonds émirati MGX, en partenariat avec Bpifrance, Mistral et Nvidia, annonce un second site pour le Campus IA francilien, représentant environ 7,5 milliards d’euros supplémentaires. Ardian s’associe de son côté au spécialiste nordique Verne pour un centre de données de 500 MW en Île-de-France, pour un investissement pouvant atteindre 5 milliards d’euros. Salesforce, Databricks et Foxconn complètent le tableau avec des engagements plus ciblés sur le calcul haute performance et les infrastructures cloud.

Les Hauts-de-France ressortent comme la principale région bénéficiaire, avec plus de 83 milliards d’euros d’investissements identifiés sur leur territoire, selon l’agence de développement régionale Nord France Invest.

Des atouts structurels réels

Ce qui rend la France crédible au-delà des annonces, ce n’est pas uniquement l’attractivité financière conjoncturelle. C’est la combinaison de plusieurs avantages structurels que peu de pays européens peuvent aligner simultanément.

L’électricité en est le premier. Selon le baromètre EY de l’attractivité de la France 2025, la France s’est imposée pour la sixième année consécutive comme la première destination européenne pour les investissements internationaux, portée notamment par la qualité et la stabilité de son réseau électrique. À cela s’ajoute une énergie faiblement carbonée et historiquement moins onéreuse que chez la plupart de ses voisins européens : un avantage compétitif direct pour des infrastructures particulièrement énergivores.

Le deuxième atout est écosystémique. Nous en avons discuté avec Frédéric Blache, partner chez Eight Advisory, cabinet de conseil spécialisé en stratégie et M&A. La France a produit des acteurs technologiques capables de peser à l’international, dans l’IA comme dans les couches logicielles. Frédéric Blache cite en exemple la série B de Dust, acteur français qui vend aux États-Unis et attire des investisseurs américains dans sa technologie — un signal qu’il lit comme une validation externe de la crédibilité de l’écosystème tech français, bien au-delà des seules annonces de Versailles. « Sans indépendance numérique, il n’y a pas d’indépendance européenne », rappelle-t-il. Pour lui, les investissements en infrastructure sont une condition nécessaire, pas suffisante : « avoir des data centers, ce n’est pas ça qui va créer la valeur, c’est une brique fondamentale qui permet que ça fonctionne. »

L’infrastructure ne fait pas la souveraineté

Avoir des data centers sur le territoire français ne suffit pas non plus à garantir une opération numérique souveraine. La souveraineté réelle se joue à la couche logicielle : quelle stack, quels modèles, quelles conditions d’accès, et quelle résilience en cas de tension sur les capacités.

C’est précisément ce que pointe Frédéric Blache : ce qui créera de la valeur pour les entreprises françaises, ce sont les couches logicielles intermédiaires capables de rendre l’IA accessible et opérationnelle sans exiger de ressources techniques propres. Des acteurs qui font, selon lui, « le dernier kilomètre » entre les infrastructures de calcul et l’utilisateur final. À ce titre, les grandes annonces d’investissement comptent surtout si elles stimulent l’émergence et la consolidation de cet écosystème logiciel français et européen.

La maturité IA, nouveau critère de valorisation

Ces annonces ont une lecture financière directe pour les entreprises françaises. Frédéric Blache observe un changement de comportement net chez les investisseurs : la maturité IA d’une cible est désormais scrutée au même titre que ses fondamentaux financiers. « Aucune société qui va chercher des investisseurs ne peut le faire sans avoir la démonstration et un plan IA qui vient de vous et qui démontre ses premiers résultats », dit-il. Autrement dit, une entreprise incapable de montrer comment l’IA transforme concrètement ses opérations s’expose à une décote.

Ce que les investisseurs regardent concrètement, c’est le stade de maturité atteint. Frédéric Blache distingue deux étapes. Aujourd’hui, la grande majorité des entreprises en est encore à l’augmentation individuelle — ce qu’il appelle « l’exosquelette » : l’IA comme outil personnel, au service d’un collaborateur. La prochaine étape, celle qui commence à émerger et que les investisseurs anticipent, c’est la collaboration entre agents digitaux et collaborateurs humains pour livrer une tâche ensemble. Ce basculement implique des refontes profondes des manières de travailler, et les entreprises qui peuvent en démontrer les prémices sont celles qui tireront leur épingle du jeu dans les prochaines opérations de M&A.

Ce mouvement s’inscrit dans une dynamique plus large. Plus les infrastructures de calcul se densifient en France, plus les outils et services IA accessibles aux entreprises se multiplient, plus la pression pour démontrer une intégration effective de ces technologies dans les modèles opérationnels s’intensifie. Les investissements de Choose France dessinent ce contexte. Pour les entreprises, l’enjeu n’est pas de suivre les annonces de Versailles. C’est d’être prêtes quand les infrastructures, elles, le seront.