Dix-huit ans après l’apparition de Satoshi Nakamoto, l’ombre derrière le Bitcoin continue de fasciner.
Dans une longue enquête publiée par le New York Times, le journaliste John Carreyrou affirme avoir remonté une piste menant à Adam Back, cryptographe britannique et figure historique de l’écosystème. Son fil conducteur n’est pas celui d’une révélation spectaculaire, mais d’une accumulation d’indices techniques, linguistiques et biographiques. Sans preuve définitive, l’enquête ravive une question que l’industrie n’a jamais vraiment refermée.
Un mystère ancien, relancé par une enquête au long cours
Le point de départ du récit tient autant à l’obsession journalistique qu’à la culture crypto. John Carreyrou raconte avoir repris une enquête abandonnée après avoir écouté un podcast consacré à un documentaire HBO prétendant lui aussi avoir levé le voile sur Satoshi Nakamoto. Peu convaincu par cette précédente démonstration, il décide de repartir de zéro. Son terrain d’enquête : des milliers de messages anciens, les archives des listes Cypherpunks, les échanges de Satoshi sur Bitcointalk, ainsi qu’un ensemble d’e-mails devenus publics lors du procès intenté contre Craig Wright.
Le journaliste part d’un constat simple : Satoshi a laissé très peu de traces directes, mais il a laissé un corpus. Et dans ce corpus, Carreyrou cherche moins un aveu qu’une cohérence. Très vite, une hypothèse s’impose à lui : celle d’Adam Back, cryptographe britannique de 55 ans, inventeur de Hashcash et figure de premier plan du mouvement cypherpunk. Le reportage insiste sur une série de convergences. Adam Back est britannique, comme le suggéreraient certaines formulations utilisées par Satoshi. Il appartient au même univers idéologique et technique. Et surtout, son travail est explicitement cité dans le white paper de Bitcoin.
De Hashcash à Bitcoin, la piste d’une continuité intellectuelle
L’un des fils rouges de l’enquête est là : Adam Back n’est pas seulement un nom parmi d’autres, il apparaît comme un précurseur direct de plusieurs briques de Bitcoin. Carreyrou rappelle qu’en 1997 et 1998, le cryptographe décrit déjà les caractéristiques d’un système de monnaie électronique distribué, difficile à censurer, fondé sur une forme de rareté, sans tiers de confiance et vérifiable publiquement. Autrement dit, une architecture qui ressemble fortement à celle de Bitcoin, dix ans avant son lancement.
Le journaliste insiste aussi sur le rôle de Hashcash, conçu au départ comme un moyen de lutter contre le spam. Ce système de preuve de travail est repris par Satoshi pour le minage de Bitcoin. À ses yeux, il ne s’agit pas d’un simple héritage technique, mais d’un indice plus profond : Adam Back aurait non seulement imaginé certains fondements de Bitcoin, il aurait aussi formulé, bien avant 2008, plusieurs raisonnements que Satoshi reprendra ensuite presque à l’identique. Sur la consommation énergétique, par exemple, les formulations se répondent. Back écrivait en 1999 : « Tant que le gaspillage est inférieur aux coûts de la monnaie fiduciaire, c’est une victoire. » Satoshi écrira dix ans plus tard, à propos de Bitcoin, qu’il serait malgré tout « moins gaspilleur que l’activité bancaire conventionnelle, intensive en travail et en ressources ».
L’enquête ne s’arrête pas à la technique. Elle relève aussi une proximité idéologique. Adam Back se définit dans les années 1990 comme un partisan de la « crypto-anarchie », pensée comme un moyen de réduire le pouvoir de l’État et de défendre la liberté et la vie privée. De son côté, Satoshi écrivait en 2008 à propos de Bitcoin : « C’est très attractif pour la sensibilité libertarienne, si nous pouvons l’expliquer correctement. Je suis meilleur avec le code qu’avec les mots. » La citation devient d’ailleurs l’un des motifs récurrents de l’article, tant Carreyrou croit retrouver cette même posture chez Adam Back.
Une démonstration par indices, face à un démenti répété
Toute la force, et toute la limite, du papier tiennent à cette méthode. Carreyrou n’apporte pas de preuve définitive. Il le reconnaît lui-même : seul Satoshi pourrait établir formellement son identité en utilisant une clé privée liée aux premiers blocs du réseau. Tout le reste relève d’un faisceau d’indices. C’est d’ailleurs ce qui nourrit la tension du texte. À chaque étape, l’enquête semble se rapprocher d’une conclusion, puis se heurte à l’absence de preuve absolue.
Pour consolider sa thèse, le journaliste mobilise alors d’autres éléments : l’analyse du style d’écriture, des habitudes de ponctuation, des erreurs de césure, de certaines expressions rares et de formulations jugées très spécifiques. Une première étude stylométrique reste prudente et jugée inconclusive. D’autres analyses, plus ciblées, font en revanche ressortir Adam Back de manière plus nette. Carreyrou raconte aussi avoir réduit une base de milliers de contributeurs historiques à un seul nom à partir de marqueurs linguistiques communs avec Satoshi.
Reste la confrontation. Adam Back nie à plusieurs reprises être Satoshi Nakamoto. « Ce n’est vraiment pas moi », assure-t-il au journaliste. Ailleurs, face à l’accumulation d’indices, il répond : « Clairement, je ne suis pas Satoshi, c’est ma position. » Une formulation que Carreyrou juge troublante, car elle lui semble relever davantage d’une ligne défensive que d’un démenti limpide. Le cœur du doute se loge aussi dans ce qu’Adam Back refuse de fournir : les métadonnées de certains e-mails échangés avec Satoshi en 2008. Pour le journaliste, ce silence entretient l’ambiguïté.
Au fond, l’article ne dit pas seulement qu’Adam Back serait Satoshi Nakamoto. Il raconte surtout comment, dans l’univers Bitcoin, une identité peut rester hors d’atteinte tout en laissant derrière elle une empreinte presque trop nette. En suivant cette trace, John Carreyrou signe moins une révélation qu’une démonstration narrative : celle d’un mystère qui résiste encore, mais dont le cercle semble se resserrer autour d’un homme.








