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AVIS D’EXPERT – Souveraineté numérique : l’Europe à la croisée des architectures d’IA

L’IA s’impose comme une infrastructure stratégique, mais la souveraineté européenne ne se joue pas uniquement sur les modèles ou la recherche. Pour Aâdel Benyoussef, le véritable enjeu réside dans la maîtrise du stack technologique, condition indispensable pour éviter une dépendance durable aux infrastructures extra-européennes et préserver l’autonomie décisionnelle des entreprises et des États.

L’intelligence artificielle est devenue l’infrastructure critique du XXIe siècle. Alors que les grands modèles de langage redéfinissent la compétitivité mondiale, l’Europe reste prisonnière d’un paradoxe inquiétant : elle dispose des chercheurs, des supercalculateurs et des modèles open source, mais pas de la maîtrise de son infrastructure d’IA. La véritable bataille ne se joue pas sur les algorithmes, mais sur le stack technologique. Dans un monde où la neutralité architecturale est un mythe, l’Europe doit choisir : opérer son propre stack ou subir celui d’autrui.

La dépendance invisible

Les hyperscalers américains et asiatiques ont perfectionné l’art de la séduction technologique. Leur promesse ? Provisionner une instance GPU et déployer une interface d’IA en quelques clics. Cette vélocité apparente masque une réalité moins reluisante : une dette technique structurelle qui s’accumule silencieusement. ​

Une fois les pipelines critiques couplés à des modèles propriétaires hébergés hors juridiction européenne, le piège se referme. Le coût de migration devient prohibitif : refactorisation du code, réentraînement des modèles, recertification des systèmes, validation réglementaire. Cette stratégie de verrouillage n’est pas accidentelle : elle vise à maximiser la friction de sortie pour transformer une dépendance technique en dépendance stratégique.

Le problème dépasse la dimension économique. Une IA fondée sur des modèles et infrastructures non maîtrisés perd sa capacité d’évolution autonome. Les entreprises et administrations européennes qui font ce choix hypothèquent leur souveraineté décisionnelle. Sans contrôle des environnements d’exécution, des pipelines d’entraînement et des flux d’inférence, il n’existe pas de souveraineté européenne crédible.

L’autonomie est possible

Pourtant, l’Europe possède déjà toutes les briques nécessaires pour s’affranchir de cette dépendance. Des supercalculateurs exascale comme LUMI et Jean Zay, des modèles open source performants tels que Mistral et EuroLLM-9B, des datacenters certifiés SecNumCloud, et des frameworks d’orchestration éprouvés. Ce qui manque n’est pas la technologie, mais la volonté de les assembler en stacks cohérentes et souveraines.

Des plateformes technologiques de confiance démontrent aujourd’hui que cette autonomie n’est pas une utopie. En orchestrant les workloads critiques sur des clusters GPU souverains ou on-premise, tout en réservant les usages non sensibles à des clouds européens, il devient possible de garantir une indépendance technologique totale et l’absence d’exposition extraterritoriale. Les performances obtenues sont comparables à celles des hyperscalers, mais avec une maîtrise complète de la chaîne de valeur.

La souveraineté ne se limite pas à une question de juridiction : elle implique également l’auditabilité. L’explicabilité doit devenir un fondement architectural, intégrant validation sémantique, détection des hallucinations, vérification factuelle et traçabilité complète du graphe de calcul, pour que l’audit devienne automatisé. La conformité réglementaire cesse d’être perçue comme un fardeau pour devenir une preuve tangible de confiance.

Le choix qui engage l’avenir

Les acteurs qui font aujourd’hui le choix de stacks d’IA souveraines ne défendent pas seulement leur infrastructure : ils participent à la construction d’une autonomie européenne durable. Dans la compétition mondiale autour de l’IA, chaque entreprise, chaque administration doit trancher : opérer son propre stack ou celui d’autrui.

Ce choix d’indépendance technique détermine la souveraineté numérique de demain. L’Europe ne peut pas se permettre de rater ce virage stratégique sous peine de condamner ses champions industriels et ses services publics à une vassalité technologique permanente. La question n’est plus de savoir si l’Europe peut se doter d’une infrastructure d’IA souveraine, mais si elle aura le courage politique et entrepreneurial de le faire.