Raphaël Maudet, président et fondateur d’Open-Prod, attire l’attention sur un point encore peu traité dans les stratégies de réindustrialisation. Derrière les investissements dans les infrastructures ou les technologies physiques, le rôle du logiciel reste souvent en retrait, alors qu’il structure désormais une grande partie du fonctionnement industriel.
À l’heure où l’Europe investit 180 Millions d’Euro dans le cloud pour renforcer sa souveraineté numérique, un angle mort persiste dans sa vision : le contrôle des systèmes logiciels qui orchestrent désormais chaque aspect de la production. ERP, MES, IoT industriels – ces infrastructures numériques invisibles sont devenues aussi critiques que les machines elles-mêmes. Pourtant, leur développement reste largement aux mains d’acteurs non-européens. Face aux risques d’extraterritorialité du droit américain et aux vulnérabilités cybernétiques croissantes, il est urgent de replacer la souveraineté logicielle au cœur des stratégies de réindustrialisation. Car si la France et l’Europe disposent encore d’un vivier d’éditeurs industriels innovants, ces champions potentiels ne pourront émerger sans un soutien politique ambitieux et une véritable reconnaissance dans les politiques publiques.
Alors que l’Europe redouble d’efforts pour regagner son autonomie industrielle, un angle reste encore largement sous-exploité : celui du logiciel. Plus précisément, du pilotage numérique de l’industrie, devenu aussi stratégique que l’énergie ou les matériaux critiques.
Car une industrie ne se limite plus à ses murs, ses machines ou son personnel. Elle repose aujourd’hui, dans tous ses processus, sur une infrastructure logicielle invisible : ERP, MES, IoT industriels, plateformes de supervision ou de maintenance prédictive. Sans ces briques numériques, il n’y a ni agilité, ni traçabilité, ni compétitivité possible.
Or, dans ce domaine, la dépendance européenne est massive. La quasi-totalité des logiciels industriels utilisés dans les usines du continent sont américains. Cela pose une question simple, mais essentielle : comment construire une souveraineté industrielle durable sans souveraineté sur les systèmes qui pilotent la production elle-même ?
Un levier oublié de la stratégie industrielle
Les plans d’investissement public — de France 2030 au Net Zero Industry Act européen — misent à juste titre sur les équipements stratégiques : batteries, semi-conducteurs, hydrogène, nouvelles usines. Mais le socle logiciel sur lequel ces infrastructures reposeront reste largement absent des discours et des financements.
C’est pourtant là que réside une partie décisive de notre autonomie future. Qui contrôle l’architecture logicielle d’une usine contrôle aussi, in fine, ses données, ses cycles de production, ses interfaces avec ses fournisseurs, ses protocoles de cybersécurité.
En clair, la dépendance technologique dans l’industrie ne se joue plus uniquement sur le matériel, mais aussi sur le code.
Une vulnérabilité stratégique
L’extraterritorialité du droit américain (Cloud Act), les tensions géopolitiques croissantes, les exigences de cybersécurité renforcées (NIS 2), ou encore les enjeux de confidentialité industrielle rendent ce sujet plus urgent que jamais. Aujourd’hui, de nombreuses usines françaises délèguent involontairement à des acteurs étrangers la gestion, la mise à jour ou le stockage de leurs données de production.
Ce n’est pas seulement un problème de dépendance économique. C’est un risque stratégique, y compris pour les secteurs les plus sensibles (santé, énergie, défense, agroalimentaire).
L’Europe n’est pas condamnée à l’impuissance
Pour autant, la situation n’est pas irréversible. L’Europe — et la France en particulier — disposent d’un vivier d’éditeurs de logiciels industriels innovants, souvent issus de la recherche ou de filières métiers historiques. Ces acteurs existent, mais peinent à franchir un cap, par manque de reconnaissance dans les politiques industrielles et de commandes publiques stratégiques.
Nous avons su bâtir Airbus dans l’aéronautique, STMicroelectronics dans les semi-conducteurs, Thales dans la cybersécurité. Il est temps d’appliquer cette ambition au domaine du logiciel industriel. Cette transformation nécessite d’intégrer les briques logicielles souveraines aux plans de réindustrialisation, au même titre que les équipements physiques, tout en orientant délibérément la commande publique vers des solutions européennes lorsqu’elles existent, notamment dans les projets structurants comme France 2030. Parallèlement, il est essentiel d’encourager les grands groupes industriels à soutenir activement un écosystème local de logiciels de production, créant ainsi des champions capables de rayonner à l’international.
Cette stratégie doit s’accompagner d’un effort massif pour former une nouvelle génération d’ingénieurs hybrides, maîtrisant à la fois les enjeux industriels et numériques, capables de concevoir les solutions qui répondront précisément aux besoins spécifiques de notre tissu industriel européen.
Vers un New Deal technologique européen
Nous entrons dans un cycle industriel où la compétitivité ne reposera plus uniquement sur les salaires ou les volumes, mais sur l’intelligence embarquée dans les systèmes productifs. Cela vaut aussi pour la transition écologique : l’optimisation énergétique, la traçabilité carbone, la flexibilité de la production ne se feront pas sans logiciels adaptés.
La souveraineté industrielle que nous appelons de nos vœux passe donc aussi — et peut-être d’abord — par la capacité à maîtriser les outils qui structurent nos usines.
Ce combat est discret, moins spectaculaire qu’une inauguration d’usine. Mais il est absolument décisif.




