Stéphane Cotet, general manager de Hardis Group et de l’activité Hardis Tech Services, estime que l’intelligence artificielle ne signe pas la fin des ESN, mais oblige le secteur à revoir ce qu’il facture réellement. Pour lui, l’automatisation croissante du développement met en avant la valeur des compétences humaines les plus difficiles à formaliser, comme l’accompagnement du changement, l’arbitrage ou la compréhension des contextes organisationnels.
L’IA ne supprime pas la valeur dans les ESN : elle la rend visible. Ce qu’elle met en évidence est une invitation à recentrer notre métier sur ce qui ne pourra jamais s’automatiser : l’intelligence situationnelle.
Projets IT : ce que l’IA met en évidence
Un projet de développement qui se chiffrait à 100 jours il y a deux ans s’approche aujourd’hui de 60. Dans dix-huit mois, les agents les plus avancés pourraient le ramener à 40. Ce n’est pas une hypothèse : c’est ce que nos équipes observent projet après projet. Et les DSI qui ont vu un prototype fonctionnel généré en quelques heures en « vibe coding » posent désormais des questions que notre secteur ne peut plus éluder : quelle est la part d’expertise irremplaçable dans nos prestations ? Quelle est la part que l’IA peut désormais absorber ?
Cette interrogation est inconfortable. Elle est aussi salutaire car elle oblige les ESN à formuler leur proposition de valeur avec précision. Et cette précision, pour celles qui jouent le jeu honnêtement, devrait devenir un avantage compétitif durable.
Ce que l’IA ne peut pas remplacer
La question centrale n’est pas « les ESN vont-elles survivre ? ». Elles survivront, sous une forme ou une autre. Elle est : « quels profils seront encore employables, et à quel TJM, dans les mois à venir ? ». La réponse nécessite de distinguer les tâches reproductibles, celles dont le résultat peut être spécifié, formalisé, évalué objectivement, et celles qui impliquent une intelligence situationnelle, cette capacité à agir avec discernement dans des situations implicites, contradictoires ou politiquement inconfortables, c’est-à-dire dans la quasi-totalité des projets de transformation digitale.
En effet, déployer une solution dans une organisation, ce n’est pas livrer du code conforme à un cahier des charges. C’est convaincre un directeur financier que ses processus de validation devront changer, et trouver les mots justes pour qu’il l’accepte sans perdre la face vis-à-vis de ses équipes ou de sa direction. C’est arbitrer entre deux directions métier dont les exigences sont contradictoires. C’est sentir, dans une salle de réunion, que l’accord apparent masque une résistance qui se manifestera trois semaines plus tard en comité de pilotage.
Ces situations exigent de la confiance réciproque, de l’écoute, une perception fine des contextes et des personnes ainsi qu’une forme de diplomatie qui s’acquiert dans la durée. Un LLM sait pas gérer ces situations. Un Humain, si. Et cette compétence, longtemps considérée comme difficilement valorisable, devient, à mesure que certaines tâches peuvent s’automatiser, un différenciateur dans notre secteur.
Ce que cela implique pour les ESN
Accepter ce que l’IA met en évidence, c’est d’abord accepter de renoncer à facturer ce qu’elle fait mieux que nous. C’est l’occasion de recentrer notre proposition de valeur sur la conception de cas d’usage pertinents dans des environnements complexes, l’accompagnement du changement, la gouvernance des données et la sécurisation des pipelines d’IA.
Les ESN qui réussiront cette transition seront celles qui auront eu le courage de regarder lucidement ce que l’IA révèle et d’en tirer, pour leurs équipes comme pour leurs clients, toutes les conséquences : revoir les parcours de formation pour adapter les compétences, faire de l’IA un facteur de différenciation interne comme externe et repenser les modèles de facturation.




