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AVIS D’EXPERT – Cybersécurité de l’État : a-t-on les moyens de nos ambitions ?

La cybersécurité de l’État français est engagée dans une transformation profonde, portée par la généralisation du MFA, la gestion des identités et les principes du Zero Trust. Dans cette tribune, Yves Wattel, VP Sales Europe du Sud et Europe Centrale chez Delinea, s’interroge sur la capacité des administrations à concrétiser ces ambitions face à la complexité des systèmes existants, à l’évolution des menaces et à la nécessité d’automatiser davantage les contrôles de sécurité.

Face à la multiplication des cyberattaques, la France a engagé une transformation ambitieuse de sa cybersécurité à horizon 2026–2027. Cette feuille de route tend vers d’importantes évolutions : renforcement de l’authentification, meilleure gestion des identités et convergence vers un modèle Zero Trust. Cette dynamique traduit une prise de conscience réelle du rôle central des identités dans les attaques modernes. Mais elle soulève aussi plusieurs questions structurantes.

Un calendrier ambitieux, mais encore très dépendant de l’exécution

Les échéances fixées à mi-2026 et fin 2026 peuvent être atteintes si l’on considère des objectifs visibles et bien maîtrisés, comme le déploiement du MFA ou le renforcement des contrôles d’accès sur certains systèmes critiques. Ces projets sont désormais connus, et de nombreuses administrations ont déjà commencé à les déployer, souvent sous la pression d’incidents récents. Cependant, la feuille de route ne s’arrête pas là. Elle implique également de maîtriser le cycle de vie des identités, de réduire les privilèges et d’industrialiser la gouvernance des accès. À l’échelle de l’État, cela représente une transformation profonde. Les systèmes restent marqués par une forte hétérogénéité, des applications anciennes parfois critiques et des organisations en silos. Dans ce contexte, le principal risque n’est pas de ne pas tenir les délais, mais de créer une illusion de sécurité. Il est possible de déployer des contrôles sans pour autant maîtriser réellement les accès. C’est précisément là que l’automatisation et l’intelligence artificielle deviennent essentielles.

Une exposition forte liée à la transformation numérique et à l’évolution des attaques

La France n’est pas isolée face aux cybermenaces, mais elle cumule plusieurs facteurs qui augmentent son exposition. En effet, le niveau de digitalisation des services publics est élevé, avec une forte interconnexion entre administrations et une ouverture vers des partenaires externes. Cette richesse numérique constitue un progrès majeur pour les usagers, mais elle élargit considérablement la surface d’attaque. Par ailleurs, les systèmes d’information publics reposent encore en partie sur des infrastructures anciennes, auxquelles se sont ajoutés des environnements cloud et SaaS. Cette superposition rend difficile toute vision globale des accès et favorise l’accumulation de droits excessifs. Mais la transformation la plus importante est celle des modes d’attaque. Aujourd’hui, les cybercriminels ne cherchent plus à contourner les systèmes : ils utilisent des identités légitimes. Les attaques reposent sur le vol de credentials, l’exploitation de comptes à privilèges ou encore l’utilisation de comptes techniques pour se déplacer latéralement. Dans plusieurs incidents récents, ce sont précisément ces identités qui ont permis aux attaquants de rester invisibles pendant des périodes prolongées. Le problème n’est donc plus seulement de vérifier une identité, mais de contrôler ce qu’elle est capable de faire une fois connectée.

Une visibilité encore trop fragmentée pour être réellement efficace

La feuille de route met en avant la nécessité d’améliorer la visibilité. Pourtant, dans la pratique, celle-ci reste souvent partielle. De nombreuses organisations disposent d’annuaires, d’outils IAM et de systèmes de journalisation, mais ces informations sont dispersées et difficiles à exploiter de manière globale. Une véritable visibilité implique de pouvoir répondre en temps réel à des questions simples : qui a accès à quoi, avec quels privilèges, et ces accès sont-ils utilisés de manière légitime ? Sans cette capacité, les organisations restent vulnérables, même si elles disposent de nombreux outils. À ce niveau, l’intelligence artificielle joue un rôle clé puisqu’elle permet d’analyser des volumes massifs de données, de détecter des comportements anormaux et de corréler des signaux faibles qui échappent à une analyse humaine. Par ailleurs, elle transforme la visibilité en une capacité d’action, en permettant d’identifier les risques en temps réel et d’automatiser certaines décisions de sécurité. Elle devient également indispensable pour traiter un angle mort majeur : les identités non humaines, telles que les comptes de service, les API ou les automatisations, qui sont aujourd’hui largement utilisées mais encore insuffisamment contrôlées.

Du bastion à un contrôle dynamique des accès

De nombreuses administrations se sont équipées de solutions de type bastion pour sécuriser les accès aux systèmes sensibles. Ces outils ont permis de franchir une étape importante, mais ils ne suffisent plus à répondre aux menaces actuelles. En effet, un bastion contrôle l’entrée dans un système, mais ne garantit pas la maîtrise des actions réalisées une fois l’accès accordé. Dans de nombreux environnements, on observe encore des droits administrateurs permanents, des comptes partagés ou des accès trop larges, ainsi qu’une absence de supervision fine des usages. La transformation attendue consiste ainsi à passer d’un modèle statique à un modèle dynamique, dans lequel les accès sont accordés de manière temporaire, en fonction du besoin, et sous contrôle continu. Cela implique de supprimer les privilèges permanents, d’appliquer le principe du moindre privilège et de superviser les sessions sensibles. L’intelligence artificielle permet également d’aller plus loin en ajustant dynamiquement les niveaux d’accès, en détectant des comportements suspects en temps réel et en automatisant les processus d’élévation de privilèges sans introduire de friction excessive pour les utilisateurs.

Sécuriser à grande échelle sans ralentir le service public

Le dernier défi réside dans l’équilibre entre sécurité et continuité de service. Une sécurité trop contraignante devient rapidement inefficace, car elle est contournée par les utilisateurs. À l’inverse, une sécurité trop permissive expose directement les systèmes. Historiquement, de nombreux projets ont échoué parce qu’ils reposaient sur des processus manuels lourds, difficiles à appliquer à grande échelle. La réponse devrait passer par une automatisation massive des processus de gestion des accès, une intégration fluide dans les environnements existants et une adaptation des contrôles en fonction du niveau de risque. L’intelligence artificielle joue ici un rôle central en permettant d’orchestrer cette adaptation en temps réel, de réduire la charge opérationnelle et de rendre la sécurité plus transparente pour les utilisateurs. Elle permet ainsi de concilier deux objectifs souvent perçus comme opposés : renforcer la sécurité et maintenir la fluidité des opérations.