Un an après l’entrée en vigueur de l’European Accessibility Act, les données sont sans équivoque : 84 % des Français ont déjà buté sur un obstacle numérique. Entre sanction réglementaire et opportunité business, la mise en conformité devient un impératif que ni les entreprises ni les acheteurs publics ne peuvent différer.
Un web qui exclut presque tout le monde
La fracture numérique n’est pas celle que l’on croit. Selon les enquêtes menées par Accessiway entre octobre et décembre 2025, les difficultés de navigation en ligne ne concernent pas seulement les personnes en situation de handicap — elles touchent la quasi-totalité des utilisateurs. Seuls 16 % des Français déclarent naviguer sans difficulté. Les trois irritants les plus fréquemment cités sont le texte trop petit, une navigation jugée trop complexe et un format inadapté à l’appareil utilisé, trois frictions qui dégradent l’expérience bien en deçà des attentes.
Ce que révèle aussi cette photographie, c’est un paradoxe générationnel que les équipes produit et UX auraient tort d’ignorer : les moins de 35 ans sont les moins tolérants face aux obstacles numériques. Parmi eux, 64 % ont déjà quitté un site à cause d’un mauvais design, contre 58 % en moyenne. Sur mobile, seulement 12 % de cette tranche d’âge déclarent ne rencontrer aucune difficulté, contre 25 % chez les 56 ans et plus. Le grief d’accessibilité n’est donc pas un sujet de niche réservé à quelques profils spécifiques : il irrigue l’ensemble du parcours utilisateur et produit des effets mesurables sur les performances commerciales. Ainsi, 68 % des Français ont déjà abandonné un achat en ligne pour cause de difficultés de navigation, et près d’un tiers de ces abandons sont directement imputables à des obstacles d’accessibilité. À l’heure où les taux de conversion sont scrutés à la loupe, le chiffre mérite d’être pris au sérieux.
De la contrainte réglementaire à l’impératif stratégique
Depuis juin 2025, l’European Accessibility Act soumet les entreprises de plus de 10 salariés réalisant plus de deux millions d’euros de chiffre d’affaires à des obligations concrètes en matière d’accessibilité de leurs services numériques, sous peine de sanctions. Pourtant, l’analyse d’Accessiway portant sur cent sites représentatifs des principaux secteurs européens est brutale : à peine 6 % d’entre eux sont aujourd’hui entièrement accessibles. Le chemin est donc encore long, mais le potentiel de marché qui s’y attache est considérable. Les personnes en situation de handicap représentent plus d’un milliard d’individus à l’échelle mondiale, pour un pouvoir d’achat estimé à 13 000 milliards de dollars. L’accessibilité cesse d’être une contrainte pour devenir un levier de croissance que les directions générales n’ont plus les moyens d’ignorer.
Cette dynamique atteint désormais aussi la sphère publique. L’Observatoire économique de la commande publique vient de publier, en mai 2026, un guide pratique à destination de l’ensemble des acheteurs publics pour intégrer des clauses d’accessibilité numérique à chaque étape de leurs marchés — de la définition du besoin jusqu’à la réception des prestations. Coédité par la direction des Affaires juridiques et la direction interministérielle du Numérique, ce guide propose des clauses types directement mobilisables dans les cahiers des charges techniques et administratifs, des grilles de questions pour le sourçage fournisseurs, ainsi que des critères d’attribution pondérés entre 10 et 20 % selon le niveau d’exposition du service au public. Il rappelle également que la non-conformité peut désormais faire l’objet de sanctions prononcées par l’Arcom, pouvant atteindre 25 000 à 50 000 euros par service numérique défaillant, renouvelables tous les six mois. Un signal clair adressé aux prestataires comme aux pouvoirs adjudicateurs : l’accessibilité n’est plus une option contractuelle, c’est une exigence de résultat.






