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L’IA pourrait rebattre les cartes du marché de la cybersécurité

Matéis Mouflet, analyste chez XTB France

Les dépenses de cybersécurité continuent de progresser, mais les éditeurs spécialisés ne sont pas assurés d’en profiter durablement. Pour Matéis Mouflet, analyste de marché chez XTB France, les progrès de l’intelligence artificielle pourraient remettre en cause une partie de leur modèle économique. Les géants technologiques disposent déjà des moyens de leur disputer ce marché, quitte à fragiliser des fournisseurs aujourd’hui très bien valorisés en Bourse.

Une croissance qui ne protège plus les valorisations

Fin octobre, Fortinet a perdu plus de 20 % de sa valeur en Bourse au lendemain de résultats pourtant solides, avec un chiffre d’affaires trimestriel en hausse de 20 %, à 2,08 milliards de dollars. Les investisseurs ont notamment sanctionné le ralentissement de la croissance des ventes de produits et les perspectives moins favorables de l’activité services. C’est une réaction de leurs exigences envers les spécialistes de la cybersécurité.

Pour Matéis Mouflet, le problème se veut plus profond. Les dépenses de sécurité progressent, mais la croissance et les contrats tendent à se concentrer sur quelques grands acteurs. Surtout, les éditeurs pourraient voir leur position fragilisée par les progrès de l’intelligence artificielle. « Aucun de ces acteurs n’est réellement prêt à affronter ce qui arrive », estime-t-il.

Son raisonnement s’appuie notamment sur les capacités de Claude Mythos, développé par Anthropic. En mai 2026, le laboratoire annonçait avoir identifié, avec ses partenaires du projet Glasswing, plus de 10 000 vulnérabilités de gravité élevée ou critique. Google avance également sur ce terrain avec Gemini 4 Carbon, dévoilé fin octobre et capable, selon l’entreprise, de rechercher des vulnérabilités, d’exploiter des failles et de proposer des correctifs. « Si les failles disparaissent, à quoi serviront encore ces acteurs ? », interroge Mouflet.

Mais découvrir et corriger des vulnérabilités ne signifie pas faire disparaître les risques cyber. Les erreurs de configuration, les compromissions d’identifiants ou les attaques exploitant les comportements humains continueraient d’exiger des moyens de protection, même avec un code mieux sécurisé.

Les éditeurs de logiciels menacés par les laboratoires d’IA ?

La menace économique identifiée par Mouflet concerne particulièrement les fournisseurs dont la valeur repose sur des capacités logicielles que les laboratoires d’IA pourraient reproduire. « Si vous vendez seulement du logiciel, sans infrastructure physique derrière, rien n’empêche Anthropic de venir faire votre travail demain. » Anthropic, Google ou Microsoft disposent de ressources considérables pour développer de nouvelles fonctions de sécurité. Les grands fournisseurs de cloud peuvent aussi les intégrer à des services déjà utilisés par les entreprises, au risque de capter une partie des revenus des éditeurs spécialisés.

Reste que la protection d’un système d’information ne se limite pas à la découverte de vulnérabilités. Elle suppose aussi une supervision continue, une capacité de réponse aux incidents et des engagements contractuels. Anthropic collabore d’ailleurs avec CrowdStrike et Palo Alto Networks dans le cadre de Glasswing, preuve que la concurrence n’exclut pas, pour l’instant, la complémentarité.

Mouflet reconnaît cet avantage des fournisseurs installés : « Ils peuvent tout de même s’appuyer sur un effet de clientèle captive. » Les contrats existants, les intégrations techniques et les coûts de changement de fournisseur peuvent ralentir l’arrivée de nouveaux concurrents, sans garantir le maintien des marges.

Des acquisitions pour neutraliser la concurrence

L’analyste porte également un regard sévère sur la consolidation du secteur. Il y voit moins le signe d’un marché arrivé à maturité qu’une stratégie des grands groupes pour préserver leurs positions. « Les entreprises rachètent pour éliminer la concurrence. Il est plus simple de racheter ses concurrents que d’améliorer ses produits », affirme-t-il.

Les valorisations élevées donnent aux grands éditeurs les moyens de multiplier les acquisitions, d’élargir leur portefeuille technologique et de réduire la pression concurrentielle. Cette lecture ne peut toutefois pas s’appliquer à toutes les opérations, dont certaines répondent à de véritables besoins d’intégration ou de développement.

Pour les éditeurs spécialisés, Mouflet se montre particulièrement pessimiste : « Opérationnellement, j’ai un peu de mal à voir quelle est leur place dans le futur. » Une prévision qui laisse néanmoins de côté la diversité des métiers de la cybersécurité, dont beaucoup ne se résument ni à l’analyse logicielle ni à la recherche de vulnérabilités.

Le risque d’une correction boursière

La question est aussi celle de la rentabilité future des fournisseurs. Les investisseurs valorisent les éditeurs en fonction de leurs bénéfices attendus sur plusieurs années. Si les laboratoires d’IA parviennent à reproduire certaines de leurs offres ou à exercer une pression sur les prix, ces anticipations pourraient être revues à la baisse. « À moyen et long terme, les attentes des investisseurs sur les bénéfices risquent, selon moi, d’être très éloignées de ce que ces entreprises dégageront réellement », prévient Mouflet.

Une correction boursière ne signifierait pourtant pas un effondrement du marché de la cybersécurité. Les entreprises pourraient continuer à augmenter leurs dépenses de protection tout en les réorientant vers d’autres fournisseurs. Une pression sur les marges des éditeurs ne se traduirait pas non plus nécessairement par une baisse de leurs revenus.