Après le PCF, La France insoumise et Renaissance ont eux aussi été visés par des revendications de piratage. Entre les mains de cybercriminels, les fichiers de militants et de sympathisants peuvent devenir de précieux outils de profilage et d’influence politique. Pour Mohammed Boumediane, président du groupe Ziwit, les partis français sont loin d’en mesurer tous les risques.
Des partis vulnérables et des données qui circulent
Le 23 octobre, le Parti communiste français reconnaissait une fuite de données concernant ses adhérents et sympathisants, après avoir été alerté par l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (ANSSI). La France insoumise et Renaissance ont également été visés par des revendications de piratage, dont l’ampleur reste à établir.
Pourquoi les partis politiques ? Pour la notoriété que procure une telle intrusion, estime Mohammed Boumediane, président du groupe Ziwit, spécialisé dans la cybersécurité offensive. Mais aussi parce que leurs systèmes seraient insuffisamment protégés. « On sait qu’ils sont pour la plupart, même s’ils ont des moyens financiers, pas très bien équipés en termes de cybersécurité. »
Permanences locales, militants bénévoles, messageries et fichiers partagés multiplient les accès aux données. L’expert évoque les vulnérabilités des sites web, des serveurs de messagerie ou des comptes individuels. Il affirme avoir accompagné certaines formations politiques, sans que ses observations permettent de généraliser ce diagnostic à l’ensemble des partis français.
La quantité d’informations collectées l’inquiète tout autant. « Pourquoi un parti politique récolte-il une masse de données ? », s’interroge-t-il. Le RGPD impose pourtant de limiter la collecte aux informations nécessaires et d’encadrer leur conservation. Une précaution essentielle lorsque ces fichiers révèlent les opinions politiques des personnes concernées, considérées comme des données sensibles.
Du vol de données au profilage politique
Une fois dérobées, ces informations peuvent être croisées avec d’autres bases pour reconstituer des profils individuels. L’appartenance à un parti, même ancienne, devient alors un indicateur exploitable pour cibler des personnes selon leurs convictions supposées. « On peut les profiler et on peut les attaquer », explique Boumediane, évoquant des « campagnes publicitaires ultra targeté ». Ces données pourraient ainsi alimenter des opérations de microciblage politique, destinées à adapter les messages aux préoccupations ou aux opinions des électeurs.
L’expert redoute notamment leur utilisation par des puissances étrangères. Il affirme avoir consulté les annonces de vente liées aux récentes attaques et constaté que plusieurs lots avaient trouvé preneur. « On ne sait pas qui ils sont et on ne sait pas ce qu’ils vont en faire », s’inquiète-t-il. Il soupçonne des États de chercher à acquérir ces fichiers pour peser sur les choix politiques français, sans apporter d’éléments permettant d’identifier les acheteurs. Le scénario mérite d’être pris au sérieux, mais la possibilité technique d’une manipulation ne prouve pas qu’une opération d’ingérence ait effectivement été conduite à partir de ces données.
Quand la réputation des pirates tient lieu de garantie
Encore faut-il déterminer ce qui a réellement été dérobé. Certains cybercriminels assemblent des données provenant de fuites anciennes pour constituer de nouvelles bases, parfois présentées comme le résultat d’une intrusion récente. Boumediane évoque ces assemblages, appelés « combos », mais assure que les dernières affaires concernant les partis français ne relèvent pas de cette pratique.
Selon lui, les équipes de renseignement sur les cybermenaces de Ziwit suivent l’auteur présumé des revendications, un pirate déjà connu de leurs services. Il insiste sur l’importance de la réputation dans ce marché clandestin : « Leur réputation est très importante. » Les vendeurs auraient intérêt à préserver leur crédibilité auprès des acheteurs. « Moi j’ai tendance à les croire », reconnaît-il.
Un raisonnement qui appelle quelques réserves. La notoriété d’un pirate ne garantit ni l’authenticité des données proposées ni leur provenance. Sans investigation technique, impossible de confirmer la réalité et l’ampleur des intrusions revendiquées, notamment dans le cas de Renaissance, qui conteste les affirmations du pirate.
Une responsabilité encore sous-estimée
Pour réduire les risques, Boumediane recommande de chiffrer les communications et les données stockées, de mieux contrôler les accès et de privilégier les dispositifs de partage éphémère. Sans oublier de limiter la quantité d’informations conservées.
Mais selon lui, le principal problème reste la sensibilisation des responsables politiques. « Sincèrement, ce n’est pas qu’une question de moyens », affirme-t-il. Il regrette que certains considèrent encore n’avoir rien à cacher. « Ça va au-delà de d’avoir quelque chose à se cacher », rappelle-t-il, tant une information anodine peut devenir sensible lorsqu’elle est rapprochée d’autres données.
Une fois divulgués, les fichiers peuvent être conservés, revendus et exploités pendant des années, y compris lorsque les convictions des personnes concernées ont évolué. Les partis collectent ces informations pour mobiliser leurs sympathisants. Leur compromission pourrait permettre à d’autres acteurs de s’en servir pour influencer ces mêmes citoyens, sans qu’ils en aient conscience.








