En Chine, les valeurs de l’IA ont fondu en quelques mois. À Wall Street, les indices tanguent et le spectre de 2000 refait surface. Simple accident local ou premier domino ? Francis Lelong, cofondateur d’Alegria et fondateur de Sarenza, a vécu de près l’éclatement de la bulle Internet. Il livre sa lecture, nettement moins alarmiste.
Quand l’euphorie chinoise tourne court
Pendant que l’Occident se demande si la bulle va éclater, la Chine a déjà payé l’addition. Dans une analyse publiée le 26 octobre par Reuters, l’indice qui rassemble les champions chinois de l’IA et des puces a perdu 40 % de sa valeur en moins de quatre mois. Un coup d’arrêt brutal pour une envolée qui durait depuis deux ans, portée par les promesses de relance économique de Pékin.
Le scénario a tout d’un classique. Des petits épargnants, majoritaires sur la place chinoise, se sont rués sur les pépites technologiques, rassurés par le soutien affiché des autorités et la présence de fonds publics au capital. Les introductions en Bourse s’arrachaient, les cours s’envolaient bien au-delà de toute rentabilité. “Le marché s’est transformé en un marché haussier spéculatif et fou”, résume un gérant pékinois cité par l’agence. Le fabricant de robots Unitree, symbole de cette frénésie, a vu son action divisée par deux depuis son arrivée en Bourse cet été.
Aucun événement précis n’a fait basculer le marché. Plutôt une accumulation de doutes : des prix devenus intenables, des inquiétudes sur la réalité de la demande en IA, et la menace de Washington d’exclure le matériel chinois des datacenters américains. Les fournisseurs de composants qui comptaient sur ce débouché ont été les premiers à plonger.
La question, désormais, est de savoir si la secousse peut traverser le Pacifique. Pour l’instant, les valeurs américaines de l’IA n’ont subi qu’une égratignure. Mais elles portent les mêmes promesses, les mêmes investissements colossaux et les mêmes doutes sur leur rentabilité. Assez pour faire craindre la réplique.
“À l’époque, il n’y avait pas de clients”
Francis Lelong ne partage pas ce pessimisme. Des bulles, il en a déjà traversé une. En 1999, il lançait sa première entreprise en pleine euphorie des débuts du web, et voyait quelques mois plus tard le marché s’effondrer autour de lui. Il en est ressorti, a fondé Sarenza dans la foulée, en 2002, et pilote aujourd’hui Alegria, spécialisée dans la formation et le déploiement de l’IA en entreprise. Il voit plus de différences que de ressemblances entre les deux époques.
Premier réflexe : se méfier des indices boursiers, qui mélangent des réalités très différentes. Le Nasdaq abrite par exemple de nombreux éditeurs de logiciels qui souffrent justement de l’arrivée de l’IA. Même chez les géants, tout le monde n’est pas exposé de la même façon. Apple, longtemps moqué pour son retard, n’a pas engagé des centaines de milliards et achète son IA à Google. “Ça va très bien et c’est beaucoup moins cher”, observe-t-il. Être le premier coûte toujours plus cher que d’arriver juste derrière.
De la casse, il y en aura, évidemment.
On ne peut pas attendre qu’avec autant d’investissement tout le monde réussisse
Francis Lelong, président d’Alegria
Internet et le smartphone ont laissé leur lot de cadavres. Mais une casse systémique ? Il n’y croit pas, et la différence avec 2000 tient en une phrase : “À l’époque, il n’y avait pas de clients”. Aujourd’hui, plus d’un milliard de personnes utilisent l’IA, et Anthropic est passée de zéro à près de 40 milliards en cinq ans. “Les clients sont là”. Chez Alegria, la facture d’IA par collaborateur a été multipliée par cinquante en un an. La demande, elle, ne fait aucun doute.
Le vrai test : les agents
Le seul vrai point d’interrogation, selon lui, concerne la productivité. Les entreprises commencent à licencier ou à freiner leurs embauches, signe que les gains se matérialisent. Mais le plus gros reste à venir. Les études actuelles mesurent l’IA générative classique, pas les agents, bien plus puissants. “Il n’y a pas une entreprise aujourd’hui en France qui a déployé sérieusement les agents et qui est capable d’avoir un retour d’expérience”. Il faudra encore un à deux ans pour juger sur pièces. D’où son verdict : “Je ne suis absolument pas inquiet”. Meme si ceux qui ont investi “à n’importe quel prix, n’importe comment, en croyant Elon Musk” y laisseront des plumes. Le marché, lui, tiendra.
Sur le terrain, l’IA occupe déjà toutes les têtes.
Il n’y a pas un patron aujourd’hui qui ne se pose pas la question de l’IA. Pas forcément de la bonne manière, mais il se la pose
Francis Lelong, président d’Alegria
Les marchés peuvent bien trembler, la demande, elle, ne faiblit pas. Pour Francis Lelong, tout se jouera sur deux conditions. Que les clients soient assez nombreux pour absorber les milliards investis, et que les gains de productivité promis se concrétisent enfin dans les entreprises. Si c’est le cas, “il n’y aura pas de bulle”. Verdict dans un ou deux ans, quand les agents auront fait leurs preuves.








