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Brésil : près de 11 millions d’abonnés WhatsApp pour hacker les algorithmes des réseaux sociaux

Ce visuel a été généré par l'IA.

Pendant l’entre-deux-tours de la présidentielle brésilienne, un député a transformé un canal WhatsApp en machine à orienter X, Instagram et Google. Pas de bots, pas d’IA générative, pas de budget publicitaire, mais des millions de pouces synchronisés et une règle d’or contre-intuitive : ne jamais répondre à l’adversaire.

L’indifférence est le meilleur des mépris, dit le proverbe. Au Brésil, elle est aussi devenue une arme électorale. Pendant l’entre-deux-tours, André Janones, député fédéral et administrateur du canal WhatsApp “Exército do Lula” (l’Armée de Lula), a demandé à ses abonnés de faire l’inverse de ce que tout internaute fait d’instinct face à un adversaire : ne jamais lui répondre, même pour le contredire. Selon l’analyse publiée le 27 octobre par le politiste Alexandre Afonso, chaque commentaire, même rageur, est un signal d’intérêt envoyé à l’algorithme. Sur les canaux adverses, résume le député dans un message vocal traduit par Afonso, “n’interagissez jamais, que ce soit positif ou négatif”.

Le 25 octobre, Lula a remporté le second tour avec 51,79% des voix valides, selon les résultats définitifs. Il avait pourtant terminé derrière son adversaire au premier tour.

Une armée de la taille de São Paulo

Le canal ne partait pas de grand-chose. Selon Al Jazeera, il comptait environ 60 000 abonnés au lendemain du premier tour, le 4 octobre. Le jour du second tour, il en revendiquait près de 11 millions. Le Brésil compte 214 millions d’habitants selon l’IBGE, l’institut national de statistique, et 158,7 millions d’électeurs inscrits selon le Tribunal supérieur électoral (TSE). Le canal touchait donc environ un électeur sur quatorze, soit l’équivalent de la population de la ville de São Paulo, dans une élection qui s’est jouée à 3,6 points.

Le volume de messages donne aussi la mesure du phénomène. Dès le 12 octobre, l’Agência Lupa, média brésilien de fact-checking, a passé au crible 721 messages publiés entre le 5 et le 12 octobre, soit près d’une centaine par jour. La rédaction cherchait de la désinformation et n’en a pas trouvé. Saisi par la campagne de Flávio Bolsonaro, le TSE est parvenu à la même conclusion. À la demande du juge Nunes Marques, son service de lutte contre la désinformation a examiné les textes et vidéos publiés du 2 au 11 octobre, sans relever de contenus faux. Il a en revanche noté une “atuação coordenada”, une action coordonnée pour amplifier la diffusion.

C’est précisément cette coordination qu’Alexandre Afonso a décortiquée. Le chercheur a rejoint le canal et passé en revue 1 151 messages texte publiés à partir du 26 septembre, plus 104 messages vocaux diffusés entre le 19 et le 26 octobre, qu’il a fait transcrire par Claude, l’IA d’Anthropic. Le canal lui-même affirmait que chaque vocal était écouté par trois à quatre millions de personnes.

Ne pas nourrir la bête

Ce que le politiste décrit ressemble moins à une campagne électorale qu’à un manuel de rétro-ingénierie des plateformes. Les abonnés, rebaptisés “soldats”, recevaient des “missions” numérotées, avec une séquence fixe : liker, commenter avec une phrase imposée, partager, publier en story, transférer à tous ses groupes. Et surtout, tout le monde agissait en même temps. Janones avait compris que les tendances de X récompensent la vitesse plutôt que le volume. Un hashtag qui explose soudainement passe devant un sujet populaire mais stable, et Instagram comme TikTok poussent les contenus qui suscitent un pic d’engagement juste après leur publication.

Le député a aussi exploité une particularité moins connue de X, qui regroupe dans un même sujet les hashtags partageant un mot-clé et n’affiche que le plus cité. Quand le camp adverse a fait monter un hashtag contenant le mot “Nordestinos” (les habitants du Nordeste), l’armée a inondé le réseau d’un hashtag concurrent contenant le même mot, jusqu’à faire disparaître l’original. Google n’a pas échappé au traitement. Les abonnés devaient inviter leurs contacts, sur un ton faussement neutre, à taper dans le moteur de recherche le nom du candidat associé à une affaire judiciaire, puis faire eux-mêmes la recherche pour que les suggestions automatiques s’en emparent.

La règle de non-interaction allait plus loin qu’un simple refus de la polémique. Selon Afonso, Janones demandait d’ignorer les articles de presse défavorables à Lula et de faire exploser l’audience de ceux qui égratignaient son rival. L’idée était d’apprendre aux rédactions, par la seule mécanique des statistiques d’audience, quels sujets rapportent de la visibilité. Le ragebait, carburant habituel de l’extrême droite en ligne, se retrouvait ainsi privé d’oxygène.

Du low-tech pour pirater le high-tech

Le paradoxe frappe Alexandre Afonso lui-même. Cette opération d’influence algorithmique n’a mobilisé ni ferme à trolls, ni réseau de bots, ni modèle de langage. Elle repose sur une application gratuite, des messages vocaux enregistrés au téléphone et des humains qui font à la main ce qu’on imagine d’ordinaire réservé aux machines. Le format même du canal WhatsApp, où seul l’administrateur publie, garantissait une discipline sans débat interne ni dispersion.

Le dispositif a pourtant tutoyé les limites. Le canal a été supprimé sur ordre du juge Nunes Marques avant de revenir en ligne quelques heures plus tard, puis de s’enregistrer officiellement auprès de la justice électorale. La campagne de Flávio Bolsonaro accusait aussi Janones de faire copier-coller les messages à la main pour contourner les limites de transfert de WhatsApp, selon Times Brasil.

Reste la question que tout le monde pose : l’Armée de Lula a-t-elle fait gagner Lula ? La BBC rapporte que ses alliés lui en attribuent le mérite. Alexandre Afonso est plus prudent. Il reconnaît qu’on ne sait pas si le canal a pesé de manière décisive, mais estime qu’un tel retournement s’explique mal par les seuls facteurs structurels. Une certitude demeure. Pendant trois semaines, un député armé d’un smartphone a traité les algorithmes de X, Instagram et Google comme des systèmes à exploiter. Les plateformes, elles, n’ont rien vu venir, ou n’ont rien voulu voir.