Accueil 2FA Post-quantique : vos échanges de 2026 lisibles en 2035

Post-quantique : vos échanges de 2026 lisibles en 2035

Ce visuel a été généré par l'IA.

Intercepter des échanges chiffrés, les stocker, et attendre qu’un ordinateur quantique sache les ouvrir : la menace n’a rien de théorique. Avec l’échéance fixée par l’ANSSI pour 2027, visioconférence et messagerie basculent dans l’ère post-quantique. Renaud Ghia, CEO de Tixeo, et Stéphane Bouché, président-fondateur de Secuserve, détaillent ce qui change et ce qui coince encore.

L’image est signée Stéphane Bouché, mais elle parle a tous : “Je prends le coffre. Je ne sais pas l’ouvrir, mais quand j’aurai trouvé la bonne combinaison, j’ouvrirai le coffre et j’aurai accès aux données”. Le coffre, ce sont nos échanges chiffrés d’aujourd’hui. La combinaison, ce sera l’ordinateur quantique, capable de casser les clés de chiffrement actuelles le jour venu. Ce Q-Day, le président de Secuserve le situe “entre 2035 et 2040”. D’où la seule question qui vaille à ses yeux :

Ma donnée confidentielle, comment je la protège, et pour combien de temps ?

Stéphane Bouché, président de Secuserve

Le risque est réel, mais il peine à frapper les esprits. Renaud Ghia le résume d’une formule : “On est plus impacté par le piratage des frigos d’Intermarché, on s’y projette plus facilement, que par une conversation capturée aujourd’hui et qui pourrait être déchiffrée dans quelques années”. Lorsque Tixeo a sondé ses clients sur le post-quantique, la demande n’était d’ailleurs pas au rendez-vous. C’est la conformité qui a tranché : l’ANSSI ne certifiera plus, à partir de 2027, de solutions dont le chiffrement n’intègre pas le post-quantique.

Visio : un chiffrement hybride, faute de certitudes

Pour la visioconférence, le chantier commence par le chiffrement de bout en bout, qui garantit que seuls les participants peuvent lire les flux. Tixeo vient de le porter dans le navigateur, au terme de trois ans de R&D, en y ajoutant une couche post-quantique. Mais Renaud Ghia se garde de tout triomphalisme. Les algorithmes post-quantiques actuels sont, dit-il, les meilleurs connus aujourd’hui, “mais peut-être qu’un jour, ils seront cassés”. Faute d’avoir été réellement éprouvés, ils sont combinés, sur recommandation de l’ANSSI, à des algorithmes classiques dans une approche dite hybride. “Il ne faut pas perdre en efficacité sur les algorithmes traditionnels”. 

Pas de quoi bouleverser les pratiques pour autant. Le dirigeant y voit une évolution naturelle, comparable au passage de TLS 1.2 à TLS 1.3 sur le web : “Aujourd’hui, ce sont ceux-là qui sont recommandés. Demain, ce seront d’autres, très probablement. Il faut se tenir à la page”. La question se pose aussi pour les nouveaux usages. Transcrire ou traduire une réunion par IA suppose que le modèle “entende” les échanges. Pour ne pas rompre le chiffrement de bout en bout, Tixeo fait tourner ses modèles localement, sur le poste de chaque participant.

Sur le terrain, les usages restent partagés. Certaines organisations n’autorisent qu’un outil sécurisé. D’autres, plus nombreuses, conservent Teams au quotidien et réservent une solution chiffrée aux réunions sensibles, comités de direction et échanges en Diffusion Restreinte. Quant aux incidents, ils existent : intrusions dans des visioconférences, suspicions d’interception. Les indices ? Une information qui fuite sans explication, un compte qui organise des réunions pendant que son titulaire est en vacances.

Nous ne voyons que la partie émergée de l’iceberg

Renaud Ghia, CEO de Tixeo. 

Messagerie : chiffrer le tuyau, vider la boîte

Pour l’e-mail, Stéphane Bouché invite à suivre le chemin d’un message. Première étape : s’assurer que l’expéditeur est bien celui qu’il prétend être. Les mécanismes existent et s’appuient sur le DNS : SPF, DKIM et DMARC vérifient qu’un message signé “compagnie.com” provient bien des serveurs de compagnie.com. Ces standards ont plus de dix ans, mais Microsoft, Google et l’ensemble des opérateurs les appliquent désormais avec une vigilance accrue. Ils évoluent aussi, avec DKIM2 et DMARCbis. “À chaque fois qu’on sort un protocole, il y a des failles, et les pirates les trouvent”. Sur ce terrain, les entreprises n’ont guère le choix : sans ces réglages, leurs messages n’arrivent tout simplement pas.

Deuxième étape, le transport. Un e-mail saute de relais en relais, chiffré à chaque passage, et ce chiffrement peut déjà être post-quantique avec TLS 1.3. À une condition : que l’émetteur et le récepteur l’acceptent. Or de nombreuses entreprises n’imposent toujours pas le chiffrement du transport. Pour le rendre obligatoire, deux protocoles existent, DANE, qui renforce le contrôle des certificats via le DNS, et MTA-STS, un fichier publié sur le site web de l’entreprise qui revient à déclarer : “Je ne veux pas qu’on m’écrive sans que le transport soit chiffré”. Le constat de Stéphane Bouché est sans appel : “Tous les dispositifs techniques sont disponibles aujourd’hui. La seule chose, c’est qu’il faut les déployer”. 

Reste le stockage, véritable trésor pour qui joue la montre. Une fois arrivé, le message dort sur un serveur, parfois pour des années. Le chiffrement au repos est une première réponse. Une autre, plus radicale, consiste à sortir la pièce jointe du mail : le fichier est remplacé par un lien vers un espace chiffré, le destinataire doit s’authentifier, le nombre d’ouvertures peut être limité et le document détruit au bout de 90 jours. “Donc dans dix ans, on n’aura pas le problème”, résume Stéphane Bouché. 

Dernier maillon, l’accès à la boîte aux lettres. Les piratages de messageries se sont multipliés ces derniers temps, jusque dans les ministères, souvent à cause de mots de passe faibles. L’authentification multifacteur progresse, poussée par des directives ministérielles. Stéphane Bouché pointe une étape supplémentaire, encore peu répandue : les clés matérielles, qui associent un objet physique à l’empreinte de l’utilisateur. “Non seulement je possède la clé, mais en plus c’est bien moi”. Elles servent à la fois à s’authentifier et à chiffrer. Le réglementaire pousse dans le même sens, NIS2 et DORA imposant des règles de sécurité et de traçabilité. “Le réglementaire vient nous enquiquiner, mais il vient aussi nous obliger”, sourit le dirigeant.

Souveraineté : sortir de la dépendance, sans tout casser

Chiffrer ne suffit pas, encore faut-il savoir qui détient les serveurs. Sur la visio, le constat de Renaud Ghia est sans détour : le marché reste dominé par les Américains, Microsoft Teams et Cisco en tête, et de nombreux grands groupes français et européens y sont toujours installés. “Ça pose un problème de souveraineté, clairement. Et dans le monde géopolitique actuel, ce n’est pas à négliger”. Stéphane Bouché dresse le même diagnostic pour la messagerie, où héberger des boîtes sensibles chez un fournisseur américain n’est plus tenable à ses yeux : “Trump nous a donné raison”.

Reste que l’on ne débranche pas Microsoft du jour au lendemain. Le géant est “parfois tellement implanté”, observe Renaud Ghia, avec “une politique tarifaire de la terre brûlée”, que les alternatives souveraines doivent souvent composer avec lui. Certaines organisations font table rase et n’autorisent qu’un outil sécurisé. D’autres, plus nombreuses, gardent Teams pour le quotidien et basculent sur une solution chiffrée pour les comités de direction ou les échanges en diffusion restreinte. Une souveraineté par périmètre, en somme, faute de mieux.

Pour aller plus loin, Stéphane Bouché, auteur d’un Pacte 2027 adressé aux candidats à la présidentielle, désigne un levier prioritaire : la commande publique. “Les Américains ont fait grossir Microsoft et les Gafam en alimentant leur R&D par la commande publique. On ne peut pas faire de la souveraineté numérique en continuant d’alimenter Microsoft”. Encore faut-il que les solutions françaises inspirent confiance. Pour Renaud Ghia, la souveraineté ne se décrète pas, elle se prouve : certifications, tests d’intrusion continus et réguliers, validation par des tiers. “On fait les choses sérieusement”, résume-t-il, conscient que l’argument du drapeau ne suffit pas.

Si une entreprise ne devait commencer que par une chose ? Stéphane Bouché ramène la question à l’essentiel : soigner sa politique DMARC, “parce que c’est sa réputation”, et généraliser l’authentification multifacteur sur les boîtes aux lettres. Car une fois dans la place, le pirate “s’installe, il écoute, il récupère l’information” et construit son attaque pas à pas. Le post-quantique, lui, viendra par vagues, comme toute évolution cryptographique. Renaud Ghia le rappelle : les algorithmes recommandés aujourd’hui seront remplacés demain, “il faut se tenir à la page”. Avant de craindre le quantique de 2035, mieux vaut fermer les portes de 2026.