Interrogé au Sénat le 21 octobre, Laurent Nuñez a mentionné une possible suspension des réseaux sociaux en cas de pillages organisés en ligne, présentée comme une piste de réflexion après les débordements survenus en marge des cortèges contre la vie chère.
Dans la foulée, une petite application s’est hissée au sommet de l’App Store français : Bitchat.
Imaginée par Jack Dorsey, cofondateur de X, cette messagerie open source fonctionne hors ligne, sans infrastructure ni identifiant téléphonique, chaque smartphone servant de relais Bluetooth à ses voisins. Son livre blanc, nettement plus nuancé que sa page d’accueil, détaille aussi ce qu’elle ne protège pas.
Lancée à l’été 2025, elle était restée en France une curiosité pour initiés. Le 22 octobre, Bitchat a pris la tête de la catégorie Réseaux sociaux sur l’App Store français et s’est glissée dans le top 10 toutes catégories confondues. Le calendrier n’a rien d’un hasard. Une défaillance du réseau mobile d’Orange a laissé des clients sans signal durant une dizaine d’heures, alors que les cortèges lycéens se succèdent depuis des semaines et qu’un mouvement sur le pouvoir d’achat a démarré le 17 octobre. La réputation de l’outil a fait le reste. À la demande du régulateur chinois du cyberespace, Apple l’a retirée de sa boutique en Chine au printemps, et début octobre, elle a disparu des magasins d’applications en Inde.
Un réseau maillé qui se construit de poche en poche
Le principe tient en une phrase : là où WhatsApp ou Signal transitent par des serveurs, Bitchat fait dialoguer les téléphones directement. Chaque appareil joue à la fois le rôle de central et de périphérique Bluetooth Low Energy, et retransmet les paquets qu’il capte vers ses voisins. Un message peut ainsi franchir jusqu’à sept appareils intermédiaires. Le protocole ajuste d’ailleurs cette profondeur à la densité locale : au cœur d’une foule, lorsqu’un téléphone est relié à six autres ou davantage, la diffusion publique est bridée à cinq rebonds, tandis qu’une chaîne clairsemée conserve toute sa portée. Pour que le maillage ne sature pas sous ses propres doublons, chaque relais patiente un délai aléatoire de quelques millisecondes, renonce s’il a déjà reçu le paquet par un autre chemin et ne le renvoie qu’à une partie de ses voisins.
Aucune création de compte n’est demandée : l’identité de l’utilisateur se résume à une paire de clés cryptographiques générée sur l’appareil. Un canal ouvert réunit tous les téléphones situés dans le rayon de réception, et les échanges privés sont chiffrés de bout en bout. Lorsqu’une connexion Internet est disponible, Bitchat peut aussi passer par Nostr, un protocole de relais décentralisé, pour atteindre des correspondants éloignés. Ce pont reste réservé aux “favoris mutuels”, deux personnes qui se sont explicitement ajoutées l’une l’autre. Le logiciel, versé dans le domaine public, tourne à partir d’iOS 16 et d’Android 8, et son code est consultable sur GitHub.
Quand le destinataire n’est pas là, un passant transporte le message
C’est sans doute la partie la plus ingénieuse du protocole, et la moins visible. Si le destinataire se trouve hors de portée au moment de l’envoi, le message ne se perd pas. L’appareil de l’expéditeur le garde d’abord en réserve, chiffré, et retente l’envoi à chaque reconnexion, dans la limite de 24 heures et de huit essais. En parallèle, il peut être scellé et remis à trois “coursiers” au plus, des utilisateurs connectés qui croiseront peut-être le destinataire un peu plus tard. Pour seul indice d’adressage, l’enveloppe porte une étiquette de 16 octets dérivée de la clé du destinataire et renouvelée chaque jour. Le coursier transporte donc un pli scellé sans savoir qui l’a envoyé, à qui il est destiné ni ce qu’il contient.
La mécanique emprunte aux réseaux tolérants aux délais, selon une logique baptisée “spray and wait”. Chaque enveloppe dispose d’un crédit de copies, et lorsqu’un coursier en rencontre un autre, il lui en transfère la moitié. Le message se propage ainsi au gré des déplacements d’une foule, sans dépendre d’un seul porteur. Des quotas encadrent l’ensemble : un favori peut confier cinq plis à un coursier, un simple pair authentifié deux. Ce canal n’achemine que du texte, les images et messages vocaux exigeant une liaison directe. Les échanges publics, eux, sont réconciliés entre appareils environ toutes les quinze secondes et restent accessibles six heures durant. Une personne qui passe d’un groupe à l’autre transporte donc avec elle les conversations manquées.
Un chiffrement solide, des métadonnées à découvert
Pour protéger le contenu, Bitchat mise sur des briques reconnues. “Les pairs connectés établissent leurs sessions selon le schéma Noise XX (Curve25519 / ChaCha20-Poly1305 / SHA-256), qui assure l’authentification mutuelle et la confidentialité persistante”, détaille le livre blanc du projet, qui précise que les relais intermédiaires ne voient passer que des paquets chiffrés opaques. Le courrier différé est moins bien loti : ni les plis remis aux coursiers ni les messages acheminés via Nostr ne profitent de la confidentialité persistante. Si un pirate met un jour la main sur la clé privée d’un utilisateur, il pourra lire tous les messages qui lui étaient destinés et qui n’ont pas encore été livrés, qu’ils soient en transit chez un coursier ou stockés sur un relais Nostr.
Sur les métadonnées, le document fait preuve d’une franchise rare. “Les métadonnées sont la partie la plus faible de cette conception”, reconnaissent ses auteurs. L’identifiant de 8 octets inscrit dans chaque paquet provient d’une clé permanente, que seul l’effacement d’urgence renouvelle. Les signaux de présence publient sans chiffrement le pseudonyme, les clés publiques et la liste des voisins immédiats. Une simple antenne Bluetooth au milieu d’une manifestation suffit donc à dénombrer les participants, à pister un téléphone d’un lieu à un autre et à reconstituer la carte des téléphones connectés entre eux. Comme chaque paquet démarre avec le même compteur de rebonds, le nombre de sauts restants désigne en outre son émetteur. Quant au remplissage destiné à masquer la taille des messages, il ne concerne que les conversations privées chiffrées ; tout le reste circule à sa longueur réelle.
Une présence impossible à relier d’une session à l’autre n’est pas une propriété que ce protocole offre actuellement”, admet encore le livre blanc, qui renvoie à une version ultérieure la rotation des identifiants. Le décalage avec la page d’accueil, qui revendique une résistance à la surveillance, saute aux yeux. Le projet traîne aussi quelques défauts de jeunesse. En juillet 2025, quelques jours après l’ouverture de la bêta, le chercheur en sécurité Alex Radocea avait montré, selon TechCrunch, qu’il était possible de se faire passer pour quelqu’un d’autre auprès de ses propres contacts. Jack Dorsey avait alors reconnu que le code n’avait été examiné par aucun auditeur indépendant, et ajouté sur GitHub un avertissement invitant à ne pas se fier à sa sécurité. Le mode panique, qui purge clés, favoris, plis transportés et historique d’un triple tapotement sur le logo, laisse enfin un angle mort : selon le livre blanc, les photos et messages vocaux acceptés sont stockés sur le téléphone sans chiffrement propre à l’application, sous la seule protection du système d’exploitation.
Pour garder le contact quand le réseau mobile flanche ou sature, Bitchat fait le travail, et plutôt bien. Pour échapper à un adversaire qui écoute les ondes, c’est une autre histoire, et ses concepteurs sont les premiers à l’écrire.








