Microsoft Office “demeure le standard prédominant au
sein des ministères”, malgré une décennie de directives censées reprendre la main. Dans un rapport sur les outils bureautiques et collaboratifs de l’État, la Cour des comptes dresse un état des lieux et appelle à orchestrer, en trois à quatre ans au plus, une migration vers des logiciels libres en mode cloud.
Un patchwork d’outils que les directives peinent à discipliner
Traitement de texte, tableur, présentation, messagerie, visioconférence, partage de documents : la Cour des comptes a passé au crible l’outillage quotidien des administrations centrales et déconcentrées, soit environ 860 000 postes de travail. Lancée à la suite de sa campagne d’initiative citoyenne de septembre 2024, l’enquête laisse de côté les opérateurs de l’État, la sphère sociale, les hôpitaux et les collectivités. Le périmètre suffit pourtant à révéler une réalité éclatée.
Historiquement, chaque ministère a construit son environnement numérique en quasi autonomie. Cette liberté a permis de coller aux contraintes métiers, mais elle a produit avec le temps une mosaïque d’outils difficile à piloter. L’État a bien tenté de resserrer les rangs. En 2021, il interdit le recours à Microsoft 365. À partir de 2023, il encadre les outils de visioconférence et les messageries instantanées. En 2025 puis 2026, il place les achats numériques sous contrôle.
Sur le terrain, la suite Microsoft Office demeure pourtant le standard dominant. Certaines administrations bénéficient d’une dérogation temporaire pour utiliser Microsoft 365, tandis que d’autres ont franchi le pas du libre. La direction générale de la gendarmerie nationale et la direction générale des finances publiques font figure de pionnières.
Une facture contenue, mais majoritairement captée par Microsoft
Côté budget, le constat est nuancé. Les dépenses consacrées à ces outils atteignent 100 millions d’euros en 2025, en forte hausse depuis 2021. Elles restent néanmoins marginales à l’échelle de la dépense informatique de l’État, sous la barre des 2%. Un détail interpelle davantage : plus de la moitié de cette enveloppe file vers Microsoft, en licences comme en prestations.
Encore faut-il pouvoir lire ces chiffres. La Cour pointe un suivi peu rigoureux des crédits consommés par les ministères, qu’il s’agisse des licences, des prestations techniques ou de la masse salariale interne mobilisée. Faute de vision consolidée, le pilotage relève de l’exercice d’équilibriste.
Les agents, eux, ne crient pas au scandale. Leur satisfaction est plutôt bonne, que les outils soient propriétaires ou libres, et leur gestion ne soulève pas de difficultés majeures. La vigilance porte ailleurs : l’accompagnement. Le passage à des usages plus collaboratifs exige un soutien constant et soutenu des directions du numérique, un effort que la Cour juge déterminant.
La Suite, pièce maîtresse d’une stratégie encore à écrire
La montée en puissance des fonctions collaboratives et de l’intelligence artificielle dans les suites bureautiques change la donne. Plus ces outils s’enrichissent, plus la dépendance à un éditeur pèse, sur le plan budgétaire comme stratégique. La Cour plaide donc pour qu’une solution bureautique libre en mode cloud, hébergée en interne par l’État ou qualifiée SecNumCloud, devienne à terme la norme dans les administrations. Le calcul est éloquent : l’État éviterait une dépense pouvant atteindre 130 millions d’euros par an avec une offre propriétaire. Le gain grimperait encore si la démarche s’étendait aux opérateurs, même si la juridiction financière reconnaît qu’une telle transition prendra du temps.
Pour porter ce chantier, l’État dispose déjà d’un atout. Initiée en 2023 par la DINUM, La Suite ambitionne de fournir aux services des outils interministériels, performants et souverains. Un projet qui avait nourri le débat sur la souveraineté et la place des acteurs privés. Certaines de ses briques sont devenues obligatoires, elles doivent toutefois encore progresser pour répondre pleinement aux attentes quotidiennes des agents.
La Cour réclame surtout un cap plus affirmé. Elle invite la DINUM à engager, main dans la main avec les ministères, une bascule progressive vers le libre dans l’ensemble des univers bureautiques et collaboratifs en mode cloud. Trois leviers sont mis en avant. Associer plus étroitement les ministères, dès 2027, à la feuille de route de La Suite et à sa gouvernance interministérielle. Faire entrer les outils bureautiques et collaboratifs dans le périmètre de la gouvernance pilotée par la DINUM. Et bâtir un plan pluriannuel de migration, sur trois à quatre ans maximum, qui oriente les stratégies numériques des ministères comme de leurs opérateurs. La réussite passera aussi, insiste la Cour, par un dialogue structuré et des coopérations renforcées avec les entreprises du numérique.






