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Post-quantique : la menace avance masquée, les entreprises à petits pas

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Europol publie deux rapports sur les risques du calcul quantique, des portefeuilles de cryptomonnaies aux données chiffrées aspirées aujourd’hui pour être lues demain. Le sujet dépasse pourtant largement la sphère crypto. Dans les entreprises, la transition reste timide, constate Olivier Daloy, CISO In Residence chez Zscaler.

Le 7 octobre, Europol a publié deux rapports sur les menaces que le calcul quantique fait peser sur la cryptographie. Le ton n’est pas à la panique, mais à la préparation. Le calendrier de ces capacités reste incertain, reconnaît l’agence, mais ce ne devrait pas être la préoccupation principale. Adapter les systèmes et coordonner les mises à jour prend du temps, et la crypto-agilité doit être recherchée dès maintenant.

Cryptomonnaies : la blockchain tient, les portefeuilles vacillent

Le premier rapport, signé par le Centre européen de lutte contre la cybercriminalité (EC3), écarte le scénario d’un effondrement des cryptomonnaies. L’intégrité de la blockchain repose sur des fonctions de hachage, qui restent largement résistantes aux attaques quantiques. Le maillon faible, ce sont les portefeuilles, qui s’appuient sur la cryptographie à clé publique. Un ordinateur quantique suffisamment puissant pourrait en déduire la clé privée à partir d’une clé publique exposée, et transférer les fonds sans autorisation.

Les solutions existent, à commencer par les standards post-quantiques finalisés par le NIST en 2024. La difficulté, selon le rapport, est d’orchestrer la bascule dans des réseaux décentralisés, sans autorité capable d’imposer une mise à jour. Personne ne sait quand la menace se concrétisera. IBM vise un ordinateur quantique tolérant aux pannes d’ici 2029. Les experts interrogés pour le Quantum Threat Timeline Report 2025 estiment entre 28 % et 49 % la probabilité qu’une machine casse RSA-2048 en 24 heures d’ici dix ans. Pour Europol, “le moment d’agir, c’est maintenant”.

Récolter aujourd’hui, déchiffrer demain

Le second rapport, Harvest Now, Decrypt Later, rédigé avec l’Université Carlos III de Madrid, élargit le sujet. Il porte sur des attaquants qui collectent dès aujourd’hui des données chiffrées pour les déchiffrer plus tard. Les communications gouvernementales, la propriété intellectuelle, les dossiers médicaux et les fichiers des forces de l’ordre sont particulièrement concernés. Europol n’a aucune preuve claire d’une exploitation systématique à grande échelle, mais juge que les conséquences possibles justifient de se préparer. Les deux rapports recommandent d’identifier où la cryptographie est utilisée et de prioriser les systèmes les plus exposés. Ils conseillent aussi de supprimer les protocoles obsolètes, de limiter la conservation des données et de tester des solutions post-quantiques.

Pour Olivier Daloy, cette menace silencieuse est la plus pernicieuse. “Les Chinois, par exemple, mais ce ne sont pas forcément les seuls, on sait qu’ils le font. Ils vont faire de la collecte de données aujourd’hui, chiffrées, certes, non intelligibles pour eux. Le jour où ils auront cette capacité, ils auront déjà la donnée chez eux”. Et ce jour pourrait passer inaperçu. “Celui qui va acquérir cette puissance phénoménale ne va pas forcément se faire connaître. Potentiellement, pendant des mois et des années, il aura accès à de l’info supersensible”.

Nous, on ne le saura pas, et on continuera à croire qu’on est protégé

Olivier Daloy, CISO In Residence chez Zscaler

Deux pays font clairement la course en tête selon lui, les États-Unis et la Chine, grâce à leurs compétences, leur puissance de calcul et leurs investissements.

Dans les entreprises, un chantier ingrat qui tarde à démarrer

Vu de l’extérieur, le tableau semble pourtant encourageant. Selon une étude de F5 Labs publiée en septembre, 54 % des sites du top million mondial prennent désormais en charge les échanges de clés post-quantiques. Le chiffre est trompeur : une grande partie de ces protections est déployée par les fournisseurs de CDN pour le compte de leurs clients. Sans les sites hébergés par Cloudflare, le taux tombe à 22 %. Surtout, une vitrine Web sécurisée peut cacher un chiffrement classique pour les applications internes, les API ou les échanges avec les partenaires. Pour F5, ce serait une erreur de croire qu’un site Web sécurisé signifie que l’ensemble du système d’information l’est aussi.

Dans les organisations, la mobilisation reste modeste. Selon les chiffres observés par Olivier Daloy, 10 à 15 % d’entre elles ont lancé un projet structuré, avec un inventaire cryptographique, des groupes de travail, un budget et une méthode. Certaines y sont poussées par des contraintes réglementaires de type DORA. Entre 40 et 50 % ont le sujet en tête dans leur stratégie, sans avoir forcément démarré ni validé de budget. Les autres savent qu’il faudra agir. Les équipes sont saturées, et un réflexe très humain persiste : “Tant qu’il n’y a pas eu d’incident, on dit que ça va arriver aux autres, ou que ça arrivera beaucoup plus tard, voire jamais”.

Le chantier a de quoi décourager. Les compétences manquent, et il faut des mois, voire des années de travail, pour un résultat dans lequel “le business n’y voit aucune valeur”. Le sujet relève de la cyber, mais l’inventaire des applications et des systèmes revient aux équipes infrastructure, ce qui double le temps et l’argent nécessaires.

Inventorier d’abord, migrer ensuite

Tout commence par l’inventaire des flux chiffrés qui seront menacés demain. RSA et courbes elliptiques sont partout : TLS, PKI, signature de code, VPN, authentification, IoT. “C’est truffé, on en a un peu partout”, résume Olivier Daloy, tout en rappelant que seule une partie des fonctions de chiffrement est remise en cause. Aucun outil ne fera le travail seul. La première option consiste à passer au crible chaque matériel et logiciel. “C’est très long, c’est fastidieux, c’est ultra ingrat”. La seconde, défendue par Zscaler, consiste à faire passer toutes les communications par un cloud central qui inspecte les flux, à condition de les déchiffrer, IoT compris. Depuis ce point d’observation, l’inventaire de ce qui est résilient ou non se constitue rapidement.

Ensuite, il faut corriger. Remplacer un logiciel non résilient suppose des tests de non-régression solides et parfois de reformer les utilisateurs. Sinon, on peut encapsuler le flux dans un tunnel protégé, au moins temporairement, et suivre l’avancée sur un tableau de bord. Reste le “last mile” : les fournisseurs restés sans solution, à qui il faut fixer contractuellement un délai, après lequel “c’est terminé””

Certains ont pris de l’avance. Olivier Daloy cite un client d’un secteur réglementé qui a déjà engagé la migration de l’intégralité de ses protocoles potentiellement concernés. D’autres en sont presque au bout. Il y a urgence, car pour certaines organisations, le chantier prendra cinq ou six ans. “Imaginez que vous appreniez début 2027, au hasard, que la Chine a la capacité de déchiffrer de manière significative tout ce qu’elle a déjà capturé, et que vous vous disiez : on a démarré le projet, on va le terminer dans six ans…”. Il résume : “Avant, on se dit qu’on a quelque chose à faire et qu’on ne connaît pas la deadline. Après, on n’a pas le temps”.