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AVIS D’EXPERT – L’accessibilité numérique n’est pas une faveur, c’est une exigence de conception

L’accessibilité numérique reste encore trop souvent traitée comme une correction tardive ou un sujet de conformité, alors qu’elle devrait faire partie du travail de conception dès le départ. Ed Summers, responsable de l’accessibilité chez GitHub, revient sur les obstacles très concrets rencontrés par les personnes en situation de handicap et rappelle qu’en France, avec les nouvelles exigences européennes, cette question touche désormais autant au droit, à l’ingénierie qu’à la qualité des services numériques.

Je suis ingénieur logiciel. Je suis inventeur. J’ai coécrit le premier manuel numérique d’astronomie conçu dès le départ pour être accessible. Et je suis aveugle. Chaque jour, je fais l’expérience d’Internet différemment de la plupart des gens. Je navigue sur les sites web à l’aide d’un lecteur d’écran – un logiciel qui transforme le texte et les éléments d’une page en voix. Lorsqu’il ne l’est pas, je me heurte à des murs. Des boutons sans libellé. Des images sans description. Des formulaires que je ne peux pas remplir. Des pages entières que je ne peux tout simplement pas utiliser. Pourtant, à l’ère du numérique roi et des nouvelles exigences européennes, ces barrières ne sont plus seulement une injustice : elles révèlent une vraie faille d’ingénierie.

Ce n’est pas seulement mon histoire. C’est aussi celle de millions de personnes, y compris en France, qui vivent avec un handicap. Elles dépendent d’Internet pour l’éducation, l’emploi, les services publics, la santé et la vie quotidienne.

Parlons de la France. Dans ce pays, le handicap concerne une part considérable de la population : 14,5 millions de personnes âgées de 15 ans ou plus vivant à domicile déclarent une limitation fonctionnelle sévère, et 4,6 millions déclarent une restriction importante d’activité depuis plus de six mois. Un nouveau rapport met en lumière les obstacles auxquels les Français sont confrontés lorsqu’ils tentent d’accéder au Web. En négligeant leur accès, l’écosystème numérique se prive d’un potentiel humain et économique considérable.

Ce que nous disent les données

WebAIM est une organisation à but non lucratif dédiée à l’accessibilité du Web. Chaque année, elle analyse les pages d’accueil du million de sites web les plus visités au monde. Le rapport WebAIM Million 2026 offre une photographie claire et fondée sur les données du niveau réel d’accessibilité – ou d’inaccessibilité – du Web. Ses conclusions concernant la France méritent toute notre attention.

Les sites web relevant du domaine .fr comptent en moyenne 53,3 erreurs d’accessibilité par page d’accueil, soit 5,1 % de moins que la moyenne mondiale, qui s’établit à 56,1. Cela signifie que, parmi les sites nationaux, la France fait légèrement mieux que la moyenne mondiale en matière d’accessibilité détectée.

Les pages en langue française racontent toutefois une histoire plus nuancée, avec une moyenne de 58,5 erreurs par page, soit 4,2 % au-dessus de la moyenne mondiale. À titre de comparaison, les pages en langue anglaise comptent en moyenne 46,0 erreurs. Autrement dit, une personne qui navigue sur un site en français fait face à environ 27 % d’erreurs d’accessibilité en plus qu’en anglais.

Ces chiffres ne sont pas abstraits. Chaque « erreur » correspond à un moment concret où une personne en situation de handicap est empêchée d’accomplir une tâche. Il s’agit ici de lire un article, d’acheter un produit, de postuler à un emploi ou d’accéder à un service public.

Pourquoi c’est important pour la France

La France est l’une des grandes économies numériques d’Europe. Elle compte 63,4 millions d’internautes et un taux de pénétration d’Internet de 95,2 %. Chaque jour, les Français vivent, travaillent, apprennent et entretiennent des relations en ligne. Le secteur numérique français emploie plus de 606 000 personnes. Il couvre un périmètre qui inclut, entre autres, les entreprises de services numériques, les éditeurs de logiciels et le conseil technologique. La French Tech recense également 18 000 start-up et scale-up actives en France, un segment représentant 450 000 emplois directs.

Mais cette transformation numérique n’a pas bénéficié à toutes et tous de manière égale. En France métropolitaine, 14,5 millions de personnes âgées de 15 ans ou plus vivant à domicile déclarent une limitation fonctionnelle sévère. 4,6 millions d’autres déclarent une restriction importante d’activité depuis plus de six mois. Ce sont des personnes qui souhaitent participer pleinement à l’économie numérique. Ce sont des étudiants, des professionnels, des entrepreneurs, des consommateurs et des citoyens. Lorsque les sites web sont inaccessibles, ces personnes en sont exclues. Ce retard devient aujourd’hui un risque stratégique : avec la mise en œuvre de la Directive Européenne d’Accessibilité, la conformité n’est plus une option RSE, mais une obligation légale pour le e-commerce, la banque, les transports et les services publics.

Une riche histoire d’innovation

Il y a plus de 200 ans, Louis Braille inventait son système tactile de communication écrite. Ce système utilise des points en relief pour représenter des lettres, des groupes de lettres et des mots entiers. Cette invention ingénieuse a permis aux personnes aveugles d’apprendre, de travailler et de contribuer de manière autonome, ce qui n’était tout simplement pas possible auparavant.

Aujourd’hui, le braille est utilisé par des millions de personnes dans le monde. Des codes braille ont été créés pour 133 langues. Toutes les personnes aveugles ont une dette envers un Français qui a eu la clairvoyance d’inventer une technologie capable de rétablir l’égalité des chances.

Inverser la tendance

À mesure que l’économie numérique française se développe, les développeurs et créateurs français doivent renouer avec l’esprit d’innovation initié par Louis Braille. L’accessibilité doit devenir une composante à part entière de la manière dont les produits sont conçus et construits dès le départ. Cela implique d’associer des personnes en situation de handicap aux démarches de recherche utilisateur et aux processus de développement, d’adopter les bonnes pratiques d’accessibilité – comme le HTML sémantique et les descriptions d’images – et d’utiliser des outils qui aident les développeurs à identifier et corriger les obstacles d’accessibilité plus tôt dans le cycle de développement. Aujourd’hui, l’essor des outils de codage assistés par l’IA offre une opportunité inédite : l’IA permet de faire remonter et corriger les failles d’accessibilité en temps réel lors des revues de code, rendant le travail des équipes techniques plus fluide.

Le défi est considérable, mais l’opportunité l’est tout autant. L’écosystème français des développeurs dispose de l’échelle et de la dynamique nécessaires pour contribuer à rendre le Web plus inclusif pour des millions de personnes. Commençons dès aujourd’hui

Louis Braille disait : « L’accès à la communication, au sens le plus large, est l’accès à la connaissance, et cela est d’une importance vitale pour nous si nous [les aveugles] ne voulons pas continuer à être méprisés ou traités avec condescendance par des personnes voyantes. Nous n’avons pas besoin de pitié, ni qu’on nous rappelle que nous sommes vulnérables. Nous devons être traités comme des égaux – et la communication est le moyen d’y parvenir. »

Le World Wide Web a remplacé le papier comme principal support de communication. L’accès au Web permet aux personnes en situation de handicap de vivre la vie qu’elles veulent mener. Il bénéficie à tous, mais il exige une action réfléchie de la part des développeurs et des créateurs de contenu. La France a inventé le Braille : ne laissons plus la technique être une barrière et construisons un Web qui fonctionne pour toutes et tous.