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Jean-Noël de Galzain : « Il faut arrêter l’escalade et remettre l’IA à l’échelle de l’humain »

Solutions Numériques & Cybersécurité participent aux universités d'été d'Hexatrust, ce jeudi 10 septembre 2026

Douze ans après les premières Universités d’été de la cybersécurité et du cloud de confiance, la souveraineté numérique a changé de nature. Jean-Noël de Galzain estime qu’elle n’est plus seulement portée par une volonté industrielle, mais par l’urgence cyber, les tensions géopolitiques et la dépendance technologique européenne. Il appelle aussi l’Europe à ne pas chercher à reproduire la course américaine à l’IA, mais à construire ses propres usages, ses infrastructures et ses entreprises.

SNC : Les premières Universités d’été ont eu lieu il y a douze ans. La souveraineté numérique dont on parlait à l’époque est-elle encore la même aujourd’hui ?

Jean-Noël de Galzain : Il y avait déjà, il y a douze ans, un désir de souveraineté largement poussé par l’industrie et par quelques acteurs que l’on peut qualifier aujourd’hui de visionnaires. Mais le contexte a complètement changé. Aujourd’hui, nécessité fait loi.

La maison brûle. Les cyberattaques se multiplient, les vols de données ont des conséquences concrètes dans la vie des Français. La cybersécurité est devenue un sujet de sécurité publique. Nous avons donc besoin d’une industrie forte pour répondre à cette urgence, mais aussi de sortir d’un modèle de dépendance technologique envers des pays étrangers, dans une période où les tensions géopolitiques sont particulièrement fortes.

Je suis d’ailleurs assez heurté par certains discours très anxiogènes autour des acteurs américains de l’IA, qui sont parfois un peu pompiers pyromanes. Il faut continuer à travailler avec eux, collaborer et regarder la manière dont ils travaillent. Mais nous devons également être capables de nous affranchir avec nos propres moyens.

La souveraineté est donc devenue une nécessité. Cela passe par la reconstruction de chaînes de valeur, par la commande publique et privée et par des infrastructures numériques qui respectent nos valeurs, nos contraintes environnementales, notre éthique ainsi que la protection des données personnelles et industrielles. Nous avons besoin de solutions sécurisées par conception et d’une capacité européenne de résilience.

Cette édition parle de « réarmement numérique ». Pour réarmer l’Europe, faut-il d’abord davantage d’argent ?

Oui. Le nerf de la guerre, c’est évidemment l’investissement, mais avant même l’investissement, il faut des commandes.

Nous avons des entreprises technologiques européennes qui sont très pointues et, pour certaines, leaders dans leur domaine. Mais pour grandir, elles ont besoin d’un marché. Il faut de la confiance et de la commande pour permettre à ces entreprises de passer à l’échelle.

C’est cette croissance qui permet ensuite d’attirer les investisseurs, les banques et les marchés financiers, donc les capitaux nécessaires à leur développement. Les commandes répondent ainsi aux besoins des utilisateurs tout en construisant durablement notre souveraineté.

Vous avez également remis en cause cette course à la vitesse, notamment dans l’intelligence artificielle. L’Europe n’est-elle pas déjà dépassée par le marché ?

Nous ne sommes pas nécessairement dépassés en matière de savoir-faire ou d’expérience. Nous avons des sociétés technologiques qui figurent parmi les meilleures au monde dans le cloud, l’IA et de nombreux autres domaines.

En revanche, nous devons repenser notre logiciel et notre méthode. Cela ne sert à rien de courir exactement dans la même course que les Américains. Nous n’avons ni les mêmes moyens, ni forcément les mêmes valeurs ou la même vision. Et nous ne voulons peut-être même pas aller au même endroit.

Courons donc avec nos armes et faisons-nous confiance. Apprenons par exemple aux jeunes à utiliser l’IA pour créer des solutions dans la santé, l’écologie ou les services publics. Utilisons-la pour concevoir des applications qui améliorent réellement le quotidien et pour moderniser nos services publics.

Cela signifie qu’il faudrait renoncer à la course au modèle d’IA le plus puissant ?

La course à celui qui aura le plus gros modèle reste une affaire de spécialistes. La vraie question est plutôt de savoir ce que l’IA va nous permettre de faire.

Est-ce qu’elle va nous aider à lutter plus rapidement contre le cancer ? À mieux anticiper le changement climatique ? À rendre certaines facultés à des personnes qui les perdent ? C’est là que se trouve l’intérêt.

Il faut fabriquer des IA qui répondent à nos problèmes et à nos besoins, plutôt que chercher simplement à prouver que nous pouvons aller plus vite et plus fort que des acteurs qui disposent de dix, voire cent fois plus de moyens.

Vous posez aussi une question éthique derrière cette course technologique.

Oui. Nous vivons aujourd’hui dans un Internet très libertarien, dominé par quelques acteurs extrêmement puissants. Je pense que ce modèle va devoir évoluer.

Cela ne signifie pas qu’il faut transformer les États-Unis en grand méchant loup. Les remises en question peuvent d’ailleurs aussi venir de là-bas. Mais nous sommes dans une période où d’autres solutions peuvent émerger.

En Europe, j’espère par exemple que chaque renouvellement important de contrat avec les grands fournisseurs technologiques donnera lieu à une véritable interrogation sur les alternatives disponibles. Dans le collaboratif, le cloud ou la digital workplace, ces alternatives existent. Ce qui leur manque encore souvent, c’est la confiance, les commandes et donc la possibilité de passer à l’échelle.

Faut-il alors poser collectivement des limites au développement de l’IA ?

Nous l’avons déjà fait dans d’autres domaines scientifiques et technologiques. Lorsque certaines technologies, comme le clonage, ont atteint un niveau qui soulevait des questions fondamentales, nous avons mis en place un contrôle éthique et fixé des limites.

Je pense que nous arrivons peut-être à un moment comparable pour l’intelligence artificielle. Il faut trouver une manière d’arrêter cette escalade.

Il faut remettre l’IA à l’échelle de l’humain.