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AVIS D’EXPERT – FIDA : la nouvelle bataille de l’assurance se joue sur la donnée

En obligeant les assureurs à partager davantage leurs données via des API, le règlement FIDA mettra à l’épreuve la qualité et la gouvernance de leurs systèmes d’information. Pour Laurent Carrière, vice-président EMEA South chez Informatica, la mise en conformité ne pourra donc pas être dissociée d’un travail de fond sur la dette de données, sous peine de diffuser des informations peu fiables et de fragiliser les nouveaux services fondés sur l’IA.

Le règlement FIDA (Financial Data Access), dont l’entrée en vigueur progressive devrait démarrer en 2027, marque un tournant décisif pour le secteur des services financiers. En imposant les principes de la directive européenne sur les paiements (DSP2) à l’ensemble des services financiers, il instaure un cadre imposant le partage des données financières et d’assurance entre les différents écosystèmes. Si de nombreux acteurs du marché perçoivent encore FIDA comme une contrainte réglementaire supplémentaire, cette vision sous-estime son potentiel de transformation. Au-delà de la simple conformité, FIDA offre une opportunité unique de moderniser les pratiques de gestion des données et de dégager de nouvelles sources de valeur commerciale.

Ce changement est profond car il redéfinit fondamentalement le rôle de la donnée. Dans une approche headless, les données sont découplées des applications et des interfaces, ce qui les rend fluides, portables et facilement partageables au-delà des frontières organisationnelles.      Dans le cadre du règlement FIDA, cette transformation est concrètement rendue possible par l’obligation faite aux assureurs de mettre leurs données à la disposition d’utilisateurs tiers via des API normalisées et de haute qualité, tout en mettant en place des tableaux de bord de gestion des autorisations permettant aux clients de suivre, d’accorder et de révoquer l’accès aux données en temps réel. Par ailleurs, l’avantage concurrentiel ne dépend plus de la détention des données, mais de la capacité à les exploiter avec la plus grande efficacité. La question clé n’est donc pas de savoir si les données circuleront, mais plutôt qui parviendra à tirer parti de données fiables et de haute qualité pour stimuler l’innovation et la différenciation dans un univers de flux de données ouverts.

FIDA révèle une fragilité structurelle : la dette de données des assureurs

FIDA met en lumière une faiblesse structurelle qui caractérise le secteur de l’assurance depuis longtemps : sa dette de données, qui trouve son origine dans une gouvernance insuffisante des données, une gestion des données de référence (MDM) fragmentée ou peu développée, ainsi que des pratiques incohérentes en matière de qualité des données.      Pour de nombreux assureurs, des décennies de fusions, d’acquisitions et de cloisonnements régionaux ont conduit à une fragmentation des données fondamentales relatives aux polices, aux sinistres et aux clients. Dans le cadre du règlement FIDA, les assureurs doivent rendre ces données accessibles via des API standardisées et gérer le consentement à l’aide de tableaux de bord de permissions destinés aux utilisateurs. Cela engendre un risque immédiat : si vous connectez une API ouverte à des systèmes hérités fragmentés et non régulés, vous risquez de diffuser sur le marché des données de mauvaise qualité et non fiables, ce qui nuit à la confiance des clients et expose l’entreprise à un risque de non-conformité. Pour y remédier, il est nécessaire de faire correspondre les cadres réglementaires locaux — tels que les protocoles Darva ou les directives de France Assureurs — à des modèles de données globaux et unifiés, afin de garantir que les flux de données externes s’intègrent de manière transparente aux systèmes hérités internes.

Parallèlement, un décalage croissant s’installe entre les ambitions en matière d’intelligence artificielle et d’innovation, d’une part, et la maturité réelle des fondations de données, d’autre part. L’analytique avancée, l’automatisation et les cas d’usage fondés sur l’IA reposent tous sur des données cohérentes, fiables et correctement gouvernées. Pourtant, de nombreuses organisations tentent d’accélérer l’innovation sans s’attaquer au préalable aux faiblesses sous-jacentes de leurs écosystèmes de données. En ce sens, FIDA ne crée pas un problème inédit ; il met au jour une accumulation historique de dettes techniques et organisationnelles qu’il n’est plus possible d’ignorer.

Les conséquences en sont immédiates et palpables : les assureurs peuvent éprouver des difficultés à partager des données réellement exploitables, que ce soit en raison d’un manque de qualité, d’une incohérence ou d’une gouvernance inadéquate. Cette situation engendre un double risque : d’une part, le non-respect des exigences réglementaires et, d’autre part, la diffusion de données peu fiables susceptibles d’altérer la confiance et de fragiliser les partenariats. Avant de tirer pleinement parti des promesses de l’open finance, les assureurs doivent donc privilégier la mise en place de fondations solides en matière de données. Cela implique d’investir dans des cadres de gouvernance, d’améliorer la qualité des données et de garantir que les informations sont fiables, traçables et exploitables à l’échelle de l’organisation.

Dans ce cadre en profonde évolution, une nouvelle catégorie d’acteurs commence à se démarquer : celle que l’on peut qualifier d’entreprises « agentiques ».  Ces organisations ne se contentent pas de gérer passivement les données, elles façonnent activement leurs écosystèmes de données et considèrent ces dernières comme un actif stratégique. Ce faisant, elles se positionnent pour jouer un rôle moteur — plutôt que de suivre le mouvement — sur un marché de plus en plus façonné par la dynamique des données.

De la conformité à la conquête : la nouvelle bataille pour la valeur

FIDA ne représente pas une simple évolution réglementaire incrémentale, c’est un catalyseur qui redéfinit les règles de la concurrence. En faisant passer le secteur d’un modèle fondé sur la propriété des données à un modèle basé sur les flux de données, ce dispositif fait tomber les barrières traditionnelles et ouvre la voie à de nouvelles formes de collaboration et de compétition. Dans ce contexte, deux trajectoires stratégiques distinctes se dessinent.

D’un côté, on trouve les organisations qui considèrent FIDA comme une contrainte, se contentant d’une mise en conformité minimale. En raison d’une normalisation insuffisante, d’une gouvernance incohérente et d’une capacité limitée à tirer parti des flux de données, elles risquent de devenir de simples fournisseurs de données, ce qui conduira à terme à une banalisation de leurs services et à une perte de différenciation.

De l’autre côté, il y a celles qui voient en FIDA une opportunité de redéfinir leur positionnement. Ces organisations investissent dans la création d’environnements de données gouvernés, standardisés et de haute qualité. Elles garantissent la traçabilité et la fiabilité des données, permettant ainsi leur partage et leur réutilisation à grande échelle. Plus important encore, elles développent la capacité de croiser leurs données internes avec des sources externes, générant ainsi des analyses plus riches et ouvrant la voie à de nouveaux cas d’usage. Ce socle permet le déploiement à grande échelle d’analyses avancées et de l’intelligence artificielle, favorisant l’innovation tout au long de la chaîne de valeur.

Ces acteurs ne se contentent pas de participer à l’écosystème, ils en deviennent les orchestrateurs. Ils sont capables de concevoir et de gérer des échanges de données, de créer des services à valeur ajoutée et de se positionner au cœur des réseaux de données émergents. Dans cette nouvelle arène concurrentielle, la valeur ne découle plus de la simple détention des données, mais de la capacité à les exploiter de manière intelligente et responsable.

Cette évolution met en lumière un paradoxe saisissant : alors que les données deviennent plus ouvertes et accessibles, leur maîtrise revêt un caractère stratégique accru. Les organisations qui réussiront seront celles capables d’allier ouverture et gouvernance, agilité et confiance. Les entreprises dites « agentiques » illustrent cette approche en façonnant activement leurs environnements de données, en anticipant les évolutions réglementaires et en faisant des données un levier de transformation.

Le règlement FIDA doit être appréhendé avant tout comme un projet de transformation des données et du modèle économique, plutôt que comme un simple exercice de conformité réglementaire. Sa mise en œuvre réussie exige un changement de mentalité au plus haut niveau de l’organisation. Les investissements dans la normalisation et la gouvernance sont essentiels, tout comme le déploiement de capacités de gestion des données robustes et fiables. L’implication de la direction générale revêt également une importance capitale, car les enjeux dépassent largement le cadre de l’informatique pour englober la stratégie, les opérations et l’expérience client.

Considérer la donnée comme un actif stratégique n’est plus une option, c’est une condition indispensable pour rester compétitif sur un marché de plus en plus interconnecté. Alors que le règlement FIDA transforme le secteur, les assureurs sont appelés à évoluer au-delà de leurs rôles traditionnels. Ils ont le potentiel de devenir de véritables plateformes de données, capables d’orchestrer des écosystèmes complexes et d’agir en tant qu’intermédiaires de confiance dans la circulation des informations.

Pour les dirigeants du secteur de l’assurance, le règlement FIDA constitue un véritable signal d’alarme en matière d’architecture. Pour s’imposer en 2027, il faudra dépasser les solutions ponctuelles fragmentées et mettre en place une stratégie unique et unifiée de gestion des données. A l’ère des flux de données ouverts et de l’IA agentique, le véritable avantage concurrentiel revient à ceux qui sont capables de fournir des données accompagnées d’un contexte fiable, garantissant ainsi une visibilité totale, une qualité irréprochable et une signification sémantique tout au long du cycle de vie des données. Transformer la conformité en avantage concurrentiel est avant tout une question de confiance. En déployant une gouvernance holistique des données, une traçabilité de bout en bout et un traitement automatisé de la qualité des données sur une plateforme unifiée et intelligente, les assureurs peuvent se débarrasser de décennies de « dette de données » et passer du statut d’assureurs traditionnels à celui de plateformes de données de premier plan, prêtes pour l’IA, au sein de l’écosystème financier ouvert de demain.