La suspension du projet Microsoft 365 à l’École polytechnique a ravivé un débat déjà en cours dans le secteur public. Pour Thierry Borgel, CTO secteur public de Docaposte, les DSI ne cherchent pas forcément à sortir brutalement des grandes plateformes américaines, mais à construire une trajectoire plus hybride, où les alternatives européennes et open source sont davantage évaluées.
Le débat sur la souveraineté numérique ne se limite plus aux infrastructures. Dans le secteur public, il touche désormais les environnements de travail eux-mêmes : suites collaboratives, messagerie, identité numérique, data, archivage ou IA générative. Pour Thierry Borgel, CTO secteur public de Docaposte, cette évolution s’est nettement accélérée. « On a vraiment depuis peut-être six mois une accélération très forte de ce sujet de recherche d’alternatives », observe-t-il.
Cette dynamique ne vient pas d’un seul événement. L’affaire Polytechnique a donné une forte visibilité au sujet, mais elle s’inscrit dans un mouvement plus large, nourri par les inquiétudes autour de la dépendance à des services extra-européens, les risques juridiques et géopolitiques, ainsi que la pression budgétaire exercée par les grands fournisseurs. Selon Thierry Borgel, les DSI européennes ont atteint un seuil où « plus personne n’ignore » ces risques.
Éviter une souveraineté au rabais
Le sujet ne consiste pas à remplacer une suite dominante par une alternative moins fonctionnelle. Les usages sont installés, les agents publics ont besoin d’outils efficaces et les organisations ne peuvent pas se permettre un retour en arrière. « On a des besoins qui sont établis. On a des usages qui sont en place, donc il ne s’agirait pas de revenir en arrière », insiste Thierry Borgel.
C’est l’un des enjeux des appels d’offres qui émergent autour des suites collaboratives souveraines. Ils ne doivent pas seulement cocher une case juridique ou politique, mais aussi pousser le marché à progresser sur les usages, l’expérience utilisateur, l’interopérabilité et l’innovation. Thierry Borgel parle d’une souveraineté qui ne doit pas être « rabougrie » ou « minimaliste », mais au contraire « plus offensive ».
L’IA générative renforce cette exigence. Les suites bureautiques et collaboratives deviennent des environnements de travail augmentés, intégrant des fonctions de recherche, de synthèse, d’assistance rédactionnelle ou d’exploitation documentaire. Les alternatives européennes doivent donc être souveraines, mais aussi capables de suivre l’évolution fonctionnelle du marché.
Des alternatives qui se structurent par usage
Docaposte dit travailler cette question à travers un centre d’excellence en résilience numérique, chargé d’accompagner les clients publics dans la mesure de leur dépendance, la recherche d’alternatives et leur déploiement. Les partenaires étudiés relèvent de deux grandes familles : des acteurs européens soumis au droit européen et des solutions open source, portées par des éditeurs ou des fondations. Cette logique se traduit déjà par des alliances ciblées. Docaposte a notamment annoncé un partenariat stratégique avec Linagora autour de Twake Workplace, une suite collaborative open source qui agrège messagerie, chat, drive, calendrier et contacts. Pour Thierry Borgel, ce type d’accord illustre la formule recherchée : combiner des briques européennes ou open source avec une capacité de déploiement industriel auprès des grands comptes publics.
La maturité varie encore selon les domaines. Sur les services de confiance au sens eIDAS, l’identité numérique, la signature électronique ou l’archivage, Docaposte dispose déjà de briques propres. Sur d’autres segments, comme la data, les suites collaboratives ou le cloud, le groupe s’appuie davantage sur des partenariats. « Quand on prend thématique par thématique, on a des alternatives et ces alternatives sont en train de se structurer de plus en plus », résume Thierry Borgel.
Reste à transformer cette maturité technique en capacité de déploiement. Pour rivaliser avec les plateformes installées, les alternatives doivent couvrir des périmètres plus larges, rassurer les acheteurs publics et démontrer qu’elles peuvent passer à l’échelle. Thierry Borgel cite à ce titre l’initiative Eurocommande, portée par la Caisse des dépôts, qui vise à faire émerger des coalitions de clients autour de grands besoins numériques. L’enjeu n’est plus seulement de soutenir des éditeurs, mais de structurer une demande capable de tirer le marché.
Une transition hybride plutôt qu’une rupture
Pour Thierry Borgel, la souveraineté numérique ne se traduira pas nécessairement par une sortie totale et immédiate des grandes plateformes américaines. « La solution, ce n’est pas de sortir Microsoft », estime-t-il. L’enjeu serait plutôt de « positionner Microsoft là où ça fait sens, positionner d’autres solutions là où ça fait sens ».
Cette approche traduit une évolution plus pragmatique que dogmatique. Les DSI publiques doivent composer avec les usages existants, les coûts de migration, les intégrations techniques et la conduite du changement. Mais elles cherchent aussi à réduire leurs dépendances, à réintroduire de la concurrence dans leurs choix numériques et à mieux maîtriser les risques juridiques, économiques ou géopolitiques.
La trajectoire devrait donc passer par des environnements mixtes, associant plateformes dominantes, solutions européennes et briques open source selon les besoins. Pour les acteurs publics, la souveraineté ne se jouera pas seulement dans un grand remplacement technologique, mais dans une capacité à choisir, combiner et réverser les solutions. C’est peut-être là que se situe le changement de doctrine : les outils du quotidien ne sont plus considérés comme de simples commodités bureautiques, mais comme des briques stratégiques du système d’information public.




