Accueil Gestion du SI AVIS D’EXPERT – Le vrai coût de l’IA n’est pas celui que...

AVIS D’EXPERT – Le vrai coût de l’IA n’est pas celui que l’on croit

Par Murali Swaminathan, CTO chez Freshworks. Crédit Freshworks.

L’intelligence artificielle s’est imposée comme la nouvelle priorité des entreprises. Les budgets se débloquent, les expérimentations se multiplient et les feuilles de route se remplissent. Pourtant, un paradoxe commence à émerger, d’après Murali Swaminathan, CTO chez Freshworks. 

Alors que l’IA est déjà perçue comme un moteur d’innovation dans une majorité d’organisations, moins de quatre entreprises sur dix constatent aujourd’hui un impact économique mesurable à l’échelle de leur activité, selon la dernière étude de McKinsey sur l’état de l’IA en entreprise. Si les investissements progressent mais que les résultats restent limités, le sujet mérite d’être posé autrement.

L’explication la plus répandue consiste à chercher les limites du côté de la technologie. Cette lecture oublie un point essentiel : le potentiel de l’IA dépend aussi de la capacité des organisations à fonctionner de manière cohérente.

L’IA ne crée pas la complexité : elle révèle celle qui existe déjà

Depuis des années, les entreprises se transforment par ajouts successifs. Nouveaux outils, nouvelles plateformes, nouveaux processus : chaque décision est pertinente prise isolément. Ensemble, elles produisent parfois des organisations où l’information circule difficilement et où la continuité repose encore sur l’intervention humaine.

Jusqu’ici, cette réalité restait absorbable. Les équipes rapprochent les données, recréent du contexte et compensent les ruptures.

L’intelligence artificielle modifie cette équation. Un système automatisé ne reconstitue pas spontanément ce qui manque. Pour produire un résultat utile, il a besoin d’un accès fluide à l’information, de règles cohérentes et de responsabilités clairement définies.

Cette mécanique explique pourquoi tant d’initiatives convainquent dans un périmètre pilote puis ralentissent au moment du déploiement. Ce qui ressemble à une limite technologique est souvent une limite organisationnelle.

Cette situation s’explique par ce que l’on pourrait appeler le coût invisible de la complexité. Il ne résulte pas d’une mauvaise décision en particulier, mais de l’accumulation progressive de choix parfaitement rationnels. Une équipe adopte un nouvel outil pour répondre à un besoin métier. Une autre déploie une plateforme différente pour résoudre un autre problème. Puis viennent les intégrations, les transferts de données, les ressaisies manuelles et les processus parallèles. Tant que les collaborateurs compensent ces ruptures, cette complexité reste relativement invisible.

L’arrivée de l’intelligence artificielle la rend soudainement beaucoup plus visible. Là où un collaborateur est capable de reconstituer un contexte manquant ou de contourner un dysfonctionnement, un système automatisé dépend de la qualité des connexions entre les données, les applications et les processus. Une demande simple peut ainsi nécessiter d’interroger plusieurs systèmes distincts avant de pouvoir être traitée. Lorsque ces environnements ne communiquent pas efficacement, les gains attendus de l’automatisation se réduisent rapidement.

Le véritable enjeu est désormais de simplifier avant d’automatiser

Pendant longtemps, chaque nouvelle vague technologique a permis de repousser les limites du modèle existant. L’intelligence artificielle fonctionne différemment : elle amplifie ce qui est déjà fluide et expose ce qui ne l’est pas. La question n’est donc plus de savoir combien de cas d’usage lancer. Elle devient plus exigeante : qu’est-ce qui, dans l’organisation, crée encore de la friction sans produire de valeur ?

Cette évolution change également la manière d’aborder les projets d’intelligence artificielle. Pendant des années, les programmes de transformation numérique étaient principalement pilotés comme des projets technologiques. Avec l’IA, la frontière devient plus floue. La qualité des résultats dépend autant de la technologie que de la manière dont les équipes collaborent, partagent l’information et structurent leurs processus. Les entreprises qui abordent encore l’IA comme un simple sujet d’outillage risquent de passer à côté de l’essentiel : son efficacité dépend directement de la qualité de l’environnement dans lequel elle est déployée.

Les entreprises qui tireront le plus parti de l’IA ne seront pas nécessairement celles qui automatiseront le plus. Ce seront celles qui auront réduit les ruptures inutiles et permis aux collaborateurs de consacrer davantage de temps à ce qui crée réellement de la valeur.

Cette réalité deviendra encore plus visible avec l’émergence des agents IA capables non seulement d’analyser l’information, mais aussi d’agir de manière autonome. Qu’il s’agisse de répondre à une demande RH, de résoudre un incident informatique ou de traiter une requête client, ces systèmes devront naviguer entre plusieurs applications, comprendre des règles métier et accéder à des données fiables. Plus l’environnement de travail restera fragmenté, plus leur potentiel restera limité. À l’inverse, les organisations qui auront simplifié leur architecture disposeront d’un avantage considérable pour industrialiser ces nouveaux usages.

C’est pourquoi la simplification doit désormais être considérée comme un enjeu stratégique à part entière. Réduire les silos, rapprocher les données et harmoniser certains processus n’est plus seulement une démarche d’efficacité opérationnelle. C’est une condition nécessaire pour permettre à l’intelligence artificielle de produire des résultats mesurables à grande échelle.

Le débat sur l’intelligence artificielle est peut-être déjà en train de changer. Le prochain avantage compétitif ne viendra pas de la capacité à ajouter une couche technologique supplémentaire, mais de la capacité à rendre le travail plus fluide pour que l’intelligence, humaine comme artificielle, puisse produire pleinement ses effets.