Les robots sortent des laboratoires, mais leur industrialisation se joue désormais sur des terrains moins spectaculaires que ceux des démonstrateurs : certification, cybersécurité, intégration aux systèmes d’information et répartition des responsabilités. À mesure que la robotique devient plus logicielle, plus connectée et plus autonome, la conformité s’impose comme l’un des principaux tests de maturité du secteur.
La robotique progresse vite, portée par l’IA, les logiciels embarqués et la promesse de systèmes capables d’évoluer dans des environnements de moins en moins contrôlés. Mais entre un démonstrateur réussi et un déploiement à grande échelle, l’écart reste important. Une étude QNX, division de BlackBerry, réalisée par OnePoll auprès de 1000 professionnels de la robotique, dont 150 en France, confirme ce point de tension. Les entreprises françaises affichent un fort intérêt pour ces usages, mais restent freinées par la complexité réglementaire et les exigences de certification.
Selon l’étude, 43 % des développeurs français citent la conformité réglementaire comme principal défi dans le développement logiciel pour la robotique. 67 % déclarent avoir déjà subi des retards de projet liés à l’obtention de certifications ou au respect de normes sectorielles. Autre signal d’alerte, 82 % estiment que la pression sur les délais et les budgets peut conduire à des compromis sur des aspects critiques, notamment la sécurité. Ce frein ne traduit pas pour autant un désintérêt pour ces technologies. Toujours selon QNX, 86 % des répondants français estiment que les robots capables de percevoir, raisonner et agir de manière autonome dans le monde réel seront critiques pour leur organisation dans les prochaines années.
Le sujet dépasse pourtant la seule réglementation. Les robots deviennent des systèmes logiciels, connectés, intégrant de plus en plus de briques d’IA, et appelés à travailler au plus près des humains. Cette évolution devrait encore s’accentuer : 75 % des développeurs interrogés par QNX anticipent que le logiciel jouera un rôle encore plus central dans la robotique dans les trois à cinq prochaines années. 81 % des répondants français indiquent par ailleurs que leurs systèmes sont déjà déployés aux côtés d’humains. Parmi ceux qui ne le sont pas encore, 64 % prévoient que ce sera le cas dans les trois à cinq prochaines années.
Du démonstrateur à l’outil industriel
Pour Alexandre Embry, directeur du Lab AI Robotics & Experiences chez Capgemini, il serait réducteur d’opposer technologie et conformité. La technologie continue de progresser, mais le vrai changement se joue dans la capacité à transformer un robot prometteur en outil industriel fiable. « Il y a quand même encore des progrès technologiques », rappelle-t-il, notamment sur la robustesse, la pérennité dans le temps et la répétabilité. Dans un environnement industriel, un robot ne doit pas seulement réussir une tâche une fois. Il doit la répéter durablement, parfois 24 heures sur 24, dans des conditions variables, avec des exigences fortes de sécurité, de maintenance et de supervision.

Le passage à l’échelle fait apparaître des sujets moins visibles que la performance pure, comme la gestion des batteries, la charge, l’usure, la maintenance préventive, les mises à jour logicielles, la connectivité, la gestion des incidents, les audits ou les interactions avec les opérateurs. Autant d’éléments qui transforment le robot en composant d’un système bien plus large.
La réglementation, frein ou condition de confiance ?
L’étude QNX présente la conformité comme l’un des principaux freins aux projets robotiques. Alexandre Embry nuance cette lecture. Pour lui, la réglementation est aussi une condition de déploiement. « Elle est au moins indispensable si on veut créer la confiance », estime-t-il.
La robotique se situe à la croisée de plusieurs cadres : sécurité des machines, cybersécurité, IA, protection des travailleurs, responsabilité, systèmes critiques. L’Europe dispose déjà d’un socle réglementaire solide, mais sa lisibilité reste un enjeu. « Je pense qu’on a juste un problème en Europe de visibilité », explique Alexandre Embry.
Le risque n’est donc pas seulement d’avoir trop de règles, mais de ne pas rendre le chemin de conformité suffisamment compréhensible pour les fabricants, intégrateurs et fournisseurs. Sans cadre clair, seuls quelques acteurs pourraient être capables d’adresser toute la chaîne, avec un effet possible sur la compétitivité et la diversité du marché.
Quand l’IA complique la certification
L’intégration de l’IA rend la certification plus délicate. Un robot capable de percevoir son environnement et d’adapter son comportement ne peut pas être validé comme une machine strictement déterministe. Mais il ne peut pas non plus dépendre uniquement d’un modèle probabiliste.
Alexandre Embry insiste sur ce point : un robot autonome ne peut pas reposer seulement sur l’IA. Il faut lui imposer des mécanismes déterministes et indépendants, capables de limiter certains gestes, certaines vitesses, certaines forces ou certaines zones d’évolution. C’est indispensable lorsqu’un robot travaille à proximité d’humains.
L’étude QNX va dans le même sens. 91 % des professionnels français interrogés considèrent l’exécution déterministe en temps réel comme essentielle aux systèmes qu’ils développent. Pourtant, 87 % indiquent encore exécuter ces charges de travail, au moins en partie, sur des systèmes d’exploitation généralistes, alors même que les solutions certifiées sont perçues comme mieux adaptées aux besoins critiques.
La cybersécurité devient un risque physique
Les robots sont aussi de nouveaux composants du système d’information. Ils se connectent à des plateformes cloud, à des environnements edge, à des applications métiers ou à des systèmes industriels. Ils collectent des données, reçoivent des mises à jour et peuvent parfois être configurés ou supervisés à distance.
Pour Alexandre Embry, la cybersécurité n’est pas encore suffisamment prise en compte dans les formes les plus avancées de robotique. Le sujet n’est pas insurmontable, mais il doit être traité dès la conception. « Ça reste de la cybersécurité donc adressable », estime-t-il, à condition de prendre en compte toute la chaîne.
Le risque est particulier, car une attaque ne se limite pas à une fuite de données ou à une interruption de service. Une prise de contrôle à distance peut avoir des conséquences physiques : mise en danger de travailleurs, dégradation d’équipements, arrêt de production. À cela s’ajoute la question des données captées par les robots, qui peuvent percevoir, écouter, enregistrer et transmettre des informations sur leur environnement.
L’étude QNX confirme d’ailleurs cette bascule. Les professionnels français interrogés placent la cybersécurité en tête des priorités d’investissement pour les trois à cinq prochaines années, devant la décision pilotée par l’IA et les logiciels de contrôle temps réel.
Industrialiser la confiance
La formule résume le mieux l’enjeu. « La confiance, ça ne se décrète pas, c’est une forme d’ingénierie », affirme Alexandre Embry. Elle repose sur plusieurs briques : sécurité fonctionnelle, cybersécurité, tests continus, supervision humaine, gouvernance du cycle de vie, maintenance et responsabilités clairement réparties entre fabricants, intégrateurs, exploitants et prestataires.
La dimension humaine reste tout aussi importante. Les opérateurs doivent comprendre le fonctionnement des robots, savoir comment les arrêter, identifier les anomalies et être accompagnés dans les nouveaux usages. Formation, procédures et dialogue social deviennent donc des éléments à part entière du déploiement.
L’intégration aux infrastructures numériques de l’entreprise est également incontournable. « C’est complètement indispensable. C’est indissociable », souligne Alexandre Embry. Un robot ne peut pas être envisagé comme une machine isolée. Il doit être entraîné, configuré, supervisé, mis à jour et intégré aux flux de données existants. La valeur viendra souvent moins d’un robot seul que de flottes orchestrées, maintenues et sécurisées dans la durée.
Les gagnants ne seront pas les plus spectaculaires
La robotique entre dans une phase moins visible que celle des démonstrations, mais plus décisive. Les vidéos de robots impressionnent, mais le marché se jouera sur la capacité à déployer des systèmes sûrs, fiables, cyber-résilients, supervisables et certifiables.
Alexandre Embry le résume ainsi : les gagnants ne seront pas forcément « ceux qui vont faire les démos les plus spectaculaires », mais « ceux qui vont être capables d’industrialiser la confiance ». La conformité apparaît donc moins comme un simple frein que comme un test de maturité. Elle ralentit certains projets, comme le montre l’étude QNX, mais elle conditionne aussi leur déploiement durable dans les usines, les entrepôts et les environnements de travail.






