Le gouvernement a présenté ce 16 juin un plan systémique pour déployer l’intelligence artificielle dans les services publics. Fini le temps des expérimentations en silo : David Amiel, ministre de l’Action et des Comptes publics, annonce une généralisation outillée, cadrée et souveraine, avec une doctrine assumée sur ce que l’IA doit faire, et surtout ce qu’elle ne fera pas.
De l’IA clandestine à l’IA d’État
Le diagnostic posé par Bercy est sans ambiguïté : les agents publics utilisent déjà massivement des outils grand public pour accomplir leurs missions. Une enquête menée début 2026 auprès de 2 000 agents issus de neuf administrations révèle que 89 % d’entre eux utilisent déjà l’IA dans leur travail, et que 55 % le font en dehors de tout cadre formel. Ce que le dossier nomme pudiquement « IA clandestine » constitue en réalité une faille de gouvernance que l’État entend désormais combler.
La pièce maîtresse du dispositif est « L’Assistant », un outil conversationnel développé par la DINUM en partenariat avec Mistral AI, hébergé sur une infrastructure Outscale qualifiée SecNumCloud. Expérimenté pendant dix mois auprès de 10 000 agents répartis dans six ministères, il est désormais étendu à l’ensemble de la fonction publique d’État. Les résultats de l’évaluation indépendante conduite par la DITP, avec LaborIA, l’INSA Rennes et le CNRS, font état de gains de temps de l’ordre de 12 % sur les tâches de rédaction et jusqu’à 16 % sur la synthèse documentaire. Trois quarts des agents ayant participé à l’expérimentation le jugent utile pour leur métier, et 56 % déclarent avoir réduit leur recours à des solutions non souveraines dans le cadre professionnel.
L’écosystème outillé ne se limite pas à cet assistant généraliste. Transcripts, outil de retranscription automatique hébergé en France sur infrastructure Outscale, est d’ores et déjà accessible à tous les agents. DiploIA, développé par le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères pour la traduction dans 64 langues et la transcription multilingue, sera déployé en interministériel dès la seconde quinzaine de juin. Visio, la solution souveraine de visioconférence intégrant désormais génération automatique de comptes rendus et identification des intervenants via pyannoteAI, doit devenir la référence de l’État d’ici 2027 avec à la clé plusieurs millions d’euros d’économies annuelles sur des licences non européennes.
Sur le terrain métier, les chantiers engagés couvrent un spectre large : analyse automatisée des offres de marchés publics pour les acheteurs, assistance juridique pour les juristes d’État, préremplissage des données contractuelles dans le système financier Chorus via le projet « Dépenses éclairées », conduit avec SAP et Mistral AI dans le cadre d’une lettre d’intention franco-allemande. Chaque cas d’usage transite par ALLiaNCE, l’incubateur interministériel chargé de qualifier les besoins, mettre à disposition l’infrastructure souveraine et ne généraliser que ce qui a prouvé son utilité.
Une souveraineté technique et humaine
Le volet technologique du plan s’appuie sur une réorganisation structurelle : la DINUM devient ARIANE, l’Autorité référente pour l’intelligence artificielle et le numérique de l’État. Elle définira les standards communs, pilotera les infrastructures numériques stratégiques et coordonnera les partenariats technologiques. Une « cellule de l’IA » associant ARIANE, la future Direction des services publics issue de la transformation de la DITP, et la DGAFP assurera la gouvernance interministérielle. Un comité scientifique et éthique sera adossé à ARIANE pour éclairer les orientations stratégiques et évaluer les impacts des technologies déployées.
Sur le plan budgétaire, les chiffres exposés donnent la mesure des dépendances à résorber : la dépense numérique de l’État représente environ 4,5 milliards d’euros par an hors opérateurs, dont environ 100 millions pour Microsoft et 61 millions pour VMware. Chaque ministère devra présenter à l’automne une feuille de route de réduction de ses dépendances numériques. En parallèle, un mouvement de réinternalisation des compétences dans les domaines de l’IA, du cloud, de la cybersécurité et du développement logiciel est annoncé pour 2027, avec une équation budgétaire présentée comme favorable : un euro investi en recrutement interne est censé supprimer durablement 1,5 euro de prestations externes.
La dimension humaine du plan n’est pas traitée en annexe mais positionnée comme une condition sine qua non du déploiement. Parmi les freins identifiés dans l’enquête, le manque de formation arrive en deuxième position, cité par 44 % des répondants. Plus de 50 000 agents ont été formés ou sensibilisés en 2025, principalement via le Campus du numérique public. Une négociation est en cours avec les organisations syndicales pour aboutir à un accord-cadre à l’automne 2026, décrite dans le dossier comme une initiative pionnière en Europe. Un guide d’usage de l’IA, publié simultanément à cet ensemble d’annonces, pose le cadre de référence : bonnes pratiques, protection des données, situations dans lesquelles le recours à l’IA est pertinent ou déconseillé. Enfin, dès la rentrée de septembre, les futurs Instituts du service public intégreront l’IA dans l’ensemble de leurs cursus de formation initiale et continue.
L’IA ne prendra pas de décisions administratives seule d’après les communciations, ne remplacera aucun métier de contact, enseignants, soignants, travailleurs sociaux ou agents d’accueil compris. Une ligne rouge réglementaire autant que politique, dans un secteur où la tentation du remplacement est parfois présentée comme une réponse aux contraintes budgétaires.






