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Blockchain publique : la confidentialité devient native ?

Ghazi Ben Amor, vice-président senior du développement commercial et des partenariats chez Zama. Crédit : Zama.

Perçue comme incompatible avec les exigences des marchés réglementés, la blockchain publique pourrait franchir un cap. En intégrant le chiffrement homomorphe au cœur de son infrastructure, le T-REX Ledger entend lever un verrou structurel : rendre possible l’exécution de transactions et de smart contracts sans jamais exposer les données sensibles.

Un obstacle structurel pour la finance on-chain

Depuis ses débuts, la blockchain publique repose sur un principe fondateur : la transparence totale. Chaque transaction, chaque position, chaque portefeuille y est visible de manière permanente. Un modèle qui entre en contradiction directe avec les exigences des institutions financières, pour lesquelles la confidentialité des données (positions, stratégies, identités des investisseurs) est un impératif opérationnel.

Face à cette incompatibilité, Zama souligne que les institutions ont, pendant des années, contourné le problème en développant des blockchains privées, à la recherche de contrôle et de confidentialité. Mais ce choix a créé de nouveaux silos, sacrifié l’interopérabilité et limité les gains d’efficacité attendus des infrastructures publiques.

C’est précisément ce compromis que T-REX Network et Zama entendent dépasser. Leur annonce repose sur l’intégration native du chiffrement entièrement homomorphe (FHE) dans le T-REX Ledger, une blockchain de couche 2 dédiée aux actifs numériques conformes. L’objectif : permettre d’exécuter des smart contracts sur des données chiffrées, sans jamais les déchiffrer.

La confidentialité devient une propriété de la blockchain publique

Ghazi Ben Amor, vice-président senior du développement commercial et des partenariats chez Zama, a répondu à nos questions.

Solutions Numériques & Cybersécurité (SNC) : Vous promettez l’exécution de smart contracts sur données chiffrées grâce au FHE. Quel est aujourd’hui l’impact réel sur les performances et les coûts à l’échelle d’un usage institutionnel ?

Ghazi Ben Amor (G.B.A.) : Le FHE introduit aujourd’hui une latence supplémentaire de l’ordre de quelques secondes liée au chiffrement et au déchiffrement des données, sans impact significatif sur le débit global du réseau T-REX.

En matière de coûts, la solution reste nettement plus compétitive que les alternatives permissionnées existantes, comme Canton, et s’inscrit dans les budgets opérationnels standards des grands gestionnaires d’actifs.

 

(SNC) : Le chiffrement homomorphe est historiquement très coûteux. Quelles avancées techniques concrètes rendent aujourd’hui son usage viable en production, et à quelles limites vous heurtez-vous encore ?

(G.B.A.) : L’intégration du FHE permet d’exécuter des calculs confidentiels sur des infrastructures publiques. Même si cela entraîne une légère latence côté utilisateur, les capacités de scalabilité horizontale du protocole Zama permettent de maintenir des performances élevées, y compris pour des workflows institutionnels complexes.

 

(SNC) : Les institutions financières ont jusqu’ici privilégié des blockchains privées pour des raisons de confidentialité. Qu’est-ce qui change concrètement aujourd’hui pour envisager un basculement vers des infrastructures publiques ?

(G.B.A.) : Jusqu’à présent, les institutions devaient choisir entre la liquidité des réseaux publics et la confidentialité des infrastructures privées. Ce compromis n’est plus nécessaire.

Grâce à l’intégration du FHE, le T-REX Ledger introduit une infrastructure publique confidentielle. Les institutions peuvent ainsi exécuter des smart contracts sur des données chiffrées, tout en conservant la confidentialité des informations sensibles, et bénéficier en parallèle de la liquidité et de l’interopérabilité des réseaux publics.

 

(SNC) : Vous positionnez la confidentialité comme une brique native du T-REX Ledger. Comment cela s’intègre-t-il concrètement dans les systèmes existants des institutions (SI, outils de conformité, chaînes de contrôle) ? (You position confidentiality as a native brick of the T-REX Ledger. How does this integrate concretely into the existing systems of institutions (IT systems, compliance tools, control chains)?)

(G.B.A.) : La confidentialité s’inscrit comme une extension native du standard ERC-3643, qui intègre déjà des règles de conformité directement au niveau des actifs.

Concrètement, pour les institutions, le chiffrement et le déchiffrement des données s’effectuent de manière transparente dans leur environnement, sans modification de leurs systèmes existants, de leurs outils de conformité ou de leurs processus opérationnels.

 

(SNC) : En rendant les données invisibles sur une blockchain publique, comment les autorités ou les fonctions de contrôle interne peuvent-elles continuer à auditer et superviser les opérations ?

(G.B.A.) : La conformité est assurée dès la conception dans les smart contracts. Les émetteurs d’actifs peuvent accorder des droits d’accès spécifiques à des acteurs autorisés comme auditeurs, régulateurs ou fonctions de contrôle interne, afin de permettre le déchiffrement des données quand c’est nécessaire.

Cela garantit un système pleinement auditable et supervisable, tout en préservant la confidentialité des informations pour les autres participants.

 

(SNC) : Cette confidentialité accrue ne crée-t-elle pas de nouveaux angles morts en cybersécurité, notamment sur la détection de fraude, l’analyse des flux ou la traçabilité ?

(G.B.A.) : Non, car le FHE permet d’effectuer des calculs directement sur des données chiffrées, sans en révéler les informations sensibles.

Par exemple, il est possible de vérifier le respect de seuils réglementaires ou de détecter des comportements anormaux sans exposer les valeurs sous-jacentes. Cela ouvre la voie à une finance décentralisée à la fois confidentielle et conforme, où les mécanismes de détection de fraude et d’analyse sont intégrés directement dans les smart contracts.

 

(SNC) : L’annonce évoque une montée à l’échelle avec des volumes très importants (100 Md$ tokenisés). Quels sont aujourd’hui les principaux verrous non technologiques à lever (réglementaires, organisationnels, confiance marché) ?

(G.B.A.) : Les principaux freins aujourd’hui sont d’ordre réglementaire et liés à la confiance dans les modèles de gouvernance décentralisée.

L’adoption du standard ERC-3643, porté par une association ERC3643 et ces membres comme Deloitte, Tokeny, Zama, and OpenZeppelin,etc., permet précisément de structurer un cadre de confiance et de conformité adapté aux exigences institutionnelles.

 

(SNC) : Plusieurs approches de confidentialité coexistent dans l’écosystème blockchain. En quoi votre approche se distingue-t-elle réellement, et dans quels cas n’est-elle pas la plus pertinente ?

(G.B.A.) : Contrairement aux preuves à divulgation nulle de connaissance (ZK), qui sont particulièrement adaptées à des cas de vérification ponctuels, le FHE permet d’effectuer des calculs complexes sur des données partagées tout en restant chiffrées, par exemple sur des agrégats ou des portefeuilles.

Le FHE se distingue donc par sa capacité à gérer des logiques multi-acteurs et des processus évolutifs.