Derrière les promesses d’IA appliquée aux métiers de terrain, Ekumen s’attaque à un angle mort rarement adressé : la fragmentation et la perte de valeur de la donnée agricole. Pour son cofondateur Guillaume Roger, l’enjeu n’est pas d’ajouter un outil, mais de réorganiser la circulation de l’information pour en faire un levier opérationnel. Il fait le point avec nous.
Une surcharge invisible qui freine l’évolution du secteur
Huit heures par semaine. C’est le temps moyen que les agriculteurs consacrent à documenter leur activité. Un chiffre qui surprend, mais que Guillaume Roger remet immédiatement en perspective :
« Le métier d’agriculteur est un métier qui a besoin de beaucoup d’informations pour fonctionner »
Guillaume Roger, cofondateur d’Ekumen.
Loin d’une simple tâche administrative, cette documentation recouvre une réalité beaucoup plus diffuse. L’agriculteur interagit avec « 10 à 15 partenaires différents » — coopératives, banques, assurances, prestataires — chacun avec ses propres formats, ses propres outils, ses propres exigences. Une multiplicité de partenaires qui entraîne une accumulation de données hétérogènes, dispersées entre fichiers Excel, plateformes, courriers ou documents à compléter à la main.
« On voit des choses étonnantes, comme des PDF à remplir à la main avec tout ce qui a été fait sur une année », observe-t-il. Cette fragmentation n’est pas seulement chronophage, elle devient un frein structurel. « Ça bloque aussi la capacité à envisager des transformations ou des innovations », poursuit-il. Chaque nouvelle pratique implique en effet une charge administrative supplémentaire, difficile à absorber.
Un “data sharing layer” plutôt qu’un outil de plus
C’est sur ce point précis qu’Ekumen positionne sa réponse. Non pas comme un logiciel supplémentaire, mais comme une couche intermédiaire destinée à capter, structurer et partager la donnée.
« Ce n’est pas un outil de reporting. C’est un data sharing layer »
Guillaume Roger, cofondateur d’Ekumen.
La solution agrège trois fonctions historiquement séparées : la collecte de l’information, son organisation, puis son partage. Là où ces briques reposaient auparavant sur des outils distincts, Ekumen les unifie dans un même environnement.
L’IA intervient en support de cette chaîne. D’abord pour simplifier la capture : « Vous parlez, vous dites ce que vous êtes en train de faire », via des mécanismes de voice-to-text ou de prise de photo. Ensuite pour structurer les données dans des formats exploitables. Enfin pour les mobiliser selon les besoins : analyse de coûts, planification d’un chantier, préparation de consignes.
« On équipe une IA généraliste pour qu’elle soit capable de répondre à des questions métiers très précises », explique le cofondateur. Cette approche s’inscrit dans une logique d’ouverture. La plateforme est conçue en API-first et s’interconnecte avec les outils existants, notamment les Farming Management Systems déjà utilisés sur le terrain. « On ne cloisonne pas les données, on les rend disponibles », insiste-t-il.
La donnée comme mémoire opérationnelle
Au-delà du gain de temps, Ekumen vise un objectif plus structurel : faire émerger une mémoire agricole exploitable.
Aujourd’hui, les données existent, mais elles restent rarement mobilisables dans la durée.
« Il n’y a pas de mémoire vive dans l’agriculture »
Guillaume Roger, cofondateur d’Ekumen.
Les décisions sont souvent prises sans historique consolidé, dans un environnement où les variables, météo, sols, pratiques, rendent les corrélations difficiles à établir.
Il cite un exemple concret autour de l’usage de certains produits phytosanitaires. Les débats existent, les intuitions aussi, mais faute de données consolidées à l’échelle d’un territoire, il est difficile de trancher. « Ils n’ont aucun moyen de mesurer ça, parce qu’ils n’ont pas l’information. »
L’enjeu consiste donc à accumuler, année après année, des données suffisamment structurées pour relier pratiques et résultats. Une perspective qui dépasse l’exploitation individuelle et ouvre la voie à des analyses collectives.
Cette logique de mémoire repose néanmoins sur des fondamentaux éprouvés. « La qualité de la donnée, ce n’est pas un sujet nouveau », rappelle-t-il. Standardisation, contrôles, référentiels métiers : Ekumen s’appuie sur des pratiques issues de la traçabilité industrielle, avec une validation qui reste en partie humaine.
Une transformation technologique, mais pas encore sectorielle
Si les technologies permettent aujourd’hui d’accélérer radicalement ces processus, leur adoption reste une autre histoire. « Ce n’est pas parce que la technologie est prête que le secteur l’est », nuance Guillaume Roger.
Il observe un changement profond dans la manière de traiter la donnée : « ce que je faisais en six mois il y a dix ans, je peux le faire en trois semaines aujourd’hui », mais souligne la nécessité de proposer des outils simples, capables de s’intégrer sans bouleverser les pratiques existantes. C’est dans cet équilibre que se joue l’enjeu : rendre accessible une transformation technique majeure, sans ajouter de complexité à un quotidien déjà saturé.
« Notre ambition n’est pas d’expliquer aux agriculteurs comment faire leur métier », rappelle-t-il. « Mais de leur fournir un outil utile, concret, qui s’inscrit dans leur réalité ».








