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Accessibilité numérique : « Les entreprises ont pris conscience du sujet »

Six mois après l’entrée en vigueur de l’European Accessibility Act, la mise en accessibilité des sites et services numériques reste largement incomplète en Europe. Alors que plusieurs grandes enseignes comme Auchan ou E.Leclerc font désormais face à des actions en justice pour non-conformité, les entreprises commencent à mesurer les implications concrètes de cette réglementation. Jerry Journo, directeur général France d’AccessiWay, revient sur l’état d’avancement des organisations et les premières étapes pour rendre un site réellement accessible.

SNC : Six mois après l’entrée en vigueur de l’European Accessibility Act, quel bilan tirez-vous de la mise en conformité des entreprises ?

Jerry Journo : La première chose à retenir, c’est que les gens connaissent désormais l’accessibilité numérique. Avant, on parlait surtout du handicap, un sujet parfois tabou et pas assez démocratisé. Aujourd’hui, quand je parle avec un client ou un e-commerçant, nous ne sommes plus dans la phase où il faut expliquer que l’accessibilité numérique existe. Les entreprises savent que des personnes non voyantes, des personnes avec des troubles moteurs ou cognitifs utilisent leurs services et ont le droit d’effectuer leurs achats.

L’objectif est d’identifier ce qui est bloquant ou critique pour les utilisateurs. La priorité est déjà de rendre les sites fonctionnels pour tous.

Pour moi, la plus grande avancée est là : les entreprises ont pris conscience du sujet. Elles ne sont pas encore expertes, loin de là, mais elles savent que cela existe et qu’il faut en tenir compte. 

On voit aujourd’hui apparaître des procédures judiciaires contre certaines grandes enseignes comme Auchan ou E.Leclerc. Est-ce le signe que l’accessibilité devient un enjeu juridique pour les entreprises ?

J. J. : L’avenir nous le dira. Nous sommes encore au début de ce processus pour l’accessibilité. Mais le fait que de grandes enseignes soient concernées envoie un signal fort. Internet fait aujourd’hui partie du quotidien de presque tous les foyers. Le fait que de grands acteurs n’aient pas suffisamment priorisé ce sujet montre qu’il reste du chemin à parcourir. Mais ces situations font bouger les choses. Et pour avoir échangé avec certaines entreprises concernées, on voit que le sujet avance très bien de leur côté.

L’European Accessibility Act est parfois comparé au RGPD. Est-ce une comparaison pertinente ?

J. J. : La comparaison avec le RGPD est pertinente dans l’organisation des entreprises. On retrouve la même logique : un référent accessibilité, comme il existe un DPO pour la protection des données. C’est un sujet transversal qui implique les équipes techniques, les équipes produit et parfois les RH. 

L’accessibilité devient un fil rouge dans l’entreprise.

La différence, c’est que l’accessibilité est un sujet beaucoup plus vivant au quotidien. Un site web évolue en permanence : on ajoute une collection, un module de paiement, une newsletter. À chaque évolution, il faut vérifier que l’accessibilité est maintenue.

Concrètement, comment ce cadre est-il appliqué aujourd’hui et qui contrôle la conformité ?

J. J. : En France, deux grands types d’acteurs sont concernés. D’abord les organismes publics, qui doivent être accessibles à 100 %. Cela inclut les administrations, les collectivités ou les services publics. Ensuite les grandes entreprises réalisant plus de 250 millions d’euros de chiffre d’affaires. Elles doivent déclarer leur niveau d’accessibilité à travers le RGAA, un référentiel qui permet d’évaluer les sites.

La véritable évolution est venue de l’Union européenne. Elle a constaté que chaque pays avait ses propres règles. L’EAA change la logique : on ne raisonne plus seulement en fonction de la taille de l’entreprise, mais en fonction du type de service.

Les services qui impliquent une interaction directe avec les utilisateurs sont particulièrement concernés : e-commerce, services bancaires, assurances, médias ou services en ligne. Dans ces cas-là, la règle est simple : le service doit être accessible. 

Pour une entreprise qui réalise aujourd’hui qu’elle n’est pas conforme, par où commencer ?

L’accessibilité, comme la cybersécurité ou le RGPD, n’est pas un projet ponctuel : c’est un travail dans la durée.

J. J. : Tout commence par un audit. Cet audit permet d’avoir une photographie claire de la situation. On analyse les modèles de pages, le parcours client et les critères d’accessibilité : contrastes, navigation au clavier, structure du code.

Une fois cet audit réalisé, on obtient un rapport qui identifie les erreurs les plus critiques. Toutes les anomalies ne se valent pas. Par exemple, si une personne non voyante ou avec un handicap moteur ne peut pas naviguer au clavier, c’est bloquant. Cela doit être corrigé en priorité.

Ensuite, l’entreprise doit publier une déclaration d’accessibilité sur son site, qui présente la situation actuelle et une feuille de route de mise en conformité. Aujourd’hui, l’objectif est surtout d’informer et d’accompagner les entreprises.

L’accessibilité est souvent perçue comme une contrainte. Peut-elle aussi apporter des bénéfices aux entreprises ?

Elle pousse les entreprises à repenser leur site et leur plateforme. Prenons l’exemple du référencement. Les textes alternatifs des images, qui sont essentiels pour l’accessibilité, améliorent aussi la compréhension du contenu par les moteurs de recherche comme Google. Un site mieux structuré est aussi mieux référencé.

Aujourd’hui, elle est souvent perçue comme une contrainte réglementaire. Mais en réalité, c’est aussi une opportunité.

Ensuite, l’accessibilité améliore l’expérience utilisateur. Si une personne peut agrandir le texte ou naviguer facilement, elle va rester plus longtemps sur le site. Le taux de rebond diminue et la performance s’améliore. Nous accompagnons par exemple une banque en ligne qui a travaillé très tôt sur l’accessibilité. Elle est devenue une référence pour de nombreux clients en situation de handicap.

Les personnes handicapées ont les mêmes besoins que tout le monde : elles veulent aussi pouvoir acheter et accéder aux services. Et souvent, les améliorations mises en place bénéficient à tous.