Alors que la chute boursière de plusieurs éditeurs SaaS relance les interrogations sur la solidité du modèle, certains acteurs du logiciel y voient surtout le symptôme d’une transformation plus profonde. Entre hyper-personnalisation des outils, maturité du cloud et accélération du no-code, l’équilibre entre logiciels standardisés et développement sur mesure pourrait évoluer.
Une correction financière… ou la fin d’un cycle ?
Fin fevrier, en dévoilant Claude Code Security, une nouvelle fonctionnalité dédiée à l’analyse automatisée des vulnérabilités logicielles, Anthropic fait une incursion directe dans le champ de la cybersécurité applicative. L’annonce, très suivie par les marchés, a immédiatement provoqué des réactions boursières marquées chez plusieurs acteurs historiques du secteur.
La violente réaction des marchés face aux annonces liées à l’IA a ravivé un terme qui circule de plus en plus dans l’écosystème logiciel : la « SaaSpocalypse ». Pour Benoît-Marie Flach, CEO de Ksaar, l’événement ne peut pas être réduit à un simple épisode boursier.
« De mon point de vue, j’ai l’impression que c’est plus profond que ça, notamment philosophiquement. C’est-à-dire dans le sens que mettent les DSI dans leur direction future. »
Selon lui, les discussions menées avec différentes directions informatiques montrent qu’il pourrait s’agir d’un mouvement de fond. Autrement dit, la réaction des marchés traduirait moins un effet d’annonce qu’un questionnement plus structurel sur le modèle qui a dominé le logiciel d’entreprise ces vingt dernières années.
Reste toutefois une incertitude sur la dynamique à l’œuvre. « Je ne saurais pas dire qui est de la poule ou de l’œuf. Est-ce que l’économie est gouvernée par des effets d’annonce ou par des tendances de fond ? »
Le retour du sur-mesure face aux limites du SaaS
Au cœur du débat se trouve la place du logiciel standardisé. Depuis plus de deux décennies, les entreprises ont massivement adopté le SaaS pour simplifier leurs infrastructures et accélérer leurs déploiements. Mais ce modèle montre aussi certaines limites.
Selon Benoît-Marie Flach, l’avantage compétitif des organisations repose de plus en plus sur leur singularité. « On est passé d’une société de communauté à une société d’individus. Chaque individu, chaque service, chaque entreprise a ses singularités. Ces singularités constituent leur avantage compétitif. »
Dans cette logique, des outils génériques pourraient contraindre les organisations à s’adapter à des logiciels conçus pour d’autres contextes. « Souvent, ils vont utiliser 10 %, mais payer 100 %. »
Ce décalage est particulièrement visible lorsque les logiciels sont conçus dans des environnements économiques et culturels différents. L’entreprise se retrouve alors à ajuster ses processus internes pour correspondre à l’outil plutôt que l’inverse.
La dépendance aux plateformes constitue également un enjeu. « Quand on met toutes ses données et tous ses process dans un outil, on en devient très dépendant. »
No-code, cloud et IA : un développement devenu commodité
Si le SaaS s’est imposé, c’est aussi parce que le développement sur mesure était historiquement long, coûteux et risqué. Les projets pouvaient durer des mois, voire des années, et les besoins évoluaient souvent plus vite que les logiciels.
La situation change progressivement avec la maturité du cloud et l’émergence d’outils no-code ou low-code. Ceux-ci réduisent fortement la durée des cycles de développement. « Aujourd’hui, la capacité de créer extrêmement rapidement des logiciels devient une commodité. »
Dans certains cas, explique le dirigeant, la mise à disposition d’un outil peut se faire en quelques semaines, le développement lui-même ne représentant qu’une fraction du temps total. « Le développement est très souvent moins de cinq jours. »
Cette évolution modifie aussi l’organisation des projets. Là où plusieurs équipes intervenaient auparavant — chefs de projet, développeurs, testeurs — un même interlocuteur peut désormais suivre l’ensemble du processus, de la collecte du besoin à la mise en production.
Cette approche réduit les frictions et raccourcit les cycles d’itération. « Ça génère des cycles beaucoup plus courts qui recréent une forme de symbiose entre la DSI et les métiers. »
Vers un logiciel centré sur la donnée
À plus long terme, le paysage logiciel pourrait évoluer vers un modèle hybride. Certains éditeurs continueront de proposer des plateformes complètes, tandis que d’autres se concentreront sur la fourniture de données spécialisées accessibles via API.
« Il y aura des entreprises qui n’auront plus d’interface, mais que de la donnée », explique Benoît-Marie Flach.
Dans ce scénario, les organisations conserveraient leurs interfaces internes, capables d’interroger différentes sources externes de données. Les services spécialisés pourraient ainsi vendre l’accès à des bases de données qualifiées plutôt qu’à des applications complètes.
L’exemple de l’assurance illustre cette évolution. Une entreprise experte en cartographie des risques d’inondation pourrait fournir directement ses données, sans proposer d’interface applicative. Les systèmes internes de l’assureur — ou leurs assistants IA — viendraient alors interroger cette base au moment opportun.
Dans cette configuration, la valeur ne se situerait plus uniquement dans le logiciel lui-même, mais dans la qualité et l’exploitation de la donnée.








