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« En France, il faut encore apprendre à oser davantage dans l’investissement » Aurélie Hard (Techinnov)

Ralentissement des levées de fonds, souveraineté technologique, exil des entrepreneurs : malgré un soutien public structurant, l’écosystème français de l’innovation reste confronté à des freins persistants pour accompagner ses startups vers le passage à l’échelle. Aurélie Hard, de la CCI Essonne en charge du développement de Techinnov et ancienne Business Angel, livre une analyse de terrain, entre financements, prise de risque et enjeux de coordination européenne.

SNC : Depuis deux ans, on observe un décrochage net du financement des startups françaises par rapport au Royaume-Uni et surtout aux États-Unis. D’après ce que vous voyez sur le terrain, quels sont aujourd’hui les freins les plus concrets qui empêchent les startups françaises de passer à l’échelle, au-delà des facteurs macroéconomiques souvent invoqués ?

Aurélie Hard : Il y a un ralentissement du financement et les levées de fonds ont diminué, c’est une réalité. Mais il existe encore de très beaux exemples de champions français, notamment dans l’IA, avec des startups qui continuent à émerger et à se développer. Cela étant dit, passer à l’échelle reste compliqué. L’un des principaux freins que je constate concerne la lourdeur administrative. En France, une startup doit constituer de multiples dossiers : pour les fonds d’investissement, les réseaux de business angels, les dispositifs publics, le crédit d’impôt recherche… Chaque acteur a ses propres exigences. Pour des équipes souvent très réduites, c’est extrêmement chronophage et complexe. Une meilleure harmonisation et une coordination plus efficace, y compris à l’échelle européenne, permettraient de lever une partie de ces blocages.

Cette accumulation de démarches fiscales, réglementaires et administratives freine fortement la croissance. 

Par ailleurs, la France dispose malgré tout d’un soutien public important. Les startups bénéficient de dispositifs nombreux, portés par l’État, les régions, les incubateurs et les chambres de commerce. Des programmes comme France 2030, doté de plus de 50 milliards d’euros, constituent un véritable atout. Sur le plan des aides publiques, la France est plutôt bien positionnée par rapport à d’autres pays.

La souveraineté technologique est devenue un thème central du discours public, notamment autour de l’IA et des technologies stratégiques. Dans la réalité du financement, constatez-vous une cohérence entre ces discours et les décisions d’investissement, ou un décalage persistant entre l’ambition affichée et les moyens réellement mobilisés ?

A. H. : Les dossiers que je reçois aujourd’hui concernent très majoritairement l’intelligence artificielle, qu’elle soit prédictive ou générative, et cela touche tous les secteurs : santé, industrie, transition écologique, décarbonation. 

Pour accompagner réellement la souveraineté technologique, il faut oser davantage.

En revanche, il reste un décalage sur le plan du financement privé. En comparaison avec les États-Unis, on observe en France une plus grande frilosité face à la prise de risque. Les politiques publiques sont présentes, les dispositifs existent, mais il faut encore un changement de culture dans l’investissement. Cela passe par une évolution des mentalités, une acceptation plus forte du risque et une capacité à soutenir plus massivement les startups sur le long terme. Les outils sont là, mais leur mobilisation doit encore s’intensifier, notamment côté financement privé.

Les dispositifs d’accompagnement, concours, mises en relation et réseaux d’écosystème se sont multipliés ces dernières années. Lesquels apportent selon vous une réelle valeur aux startups en phase de croissance, et où se situent aujourd’hui leurs limites ?

A. H. : L’acteur central reste Bpifrance. C’est un pilier de l’écosystème français, avec des montants très significatifs mobilisés pour soutenir l’innovation et, plus récemment, l’adoption de l’IA par les entreprises. Les programmes structurants comme France 2030 jouent également un rôle clé, en soutenant des projets ambitieux et en faisant émerger des champions technologiques.

À côté de ces dispositifs publics, les incubateurs et accélérateurs, comme Station F, ont permis de donner une visibilité internationale à l’écosystème français. Ils facilitent l’accès aux investisseurs, aux partenaires industriels et à des communautés d’experts.

Les événements B2B jouent aussi un rôle important lorsqu’ils sont bien ciblés. L’enjeu n’est pas la taille ou la notoriété, mais la qualité des rencontres. Permettre à une startup de rencontrer, en une journée, les bons investisseurs ou les bons grands groupes peut représenter un gain de temps considérable par rapport à des mois de prospection. La limite reste toutefois l’accès à des financements privés significatifs et durables, notamment pour accompagner les phases d’industrialisation et de déploiement à grande échelle.

On observe de plus en plus d’entrepreneurs français qui choisissent une implantation ou une levée de fonds à l’étranger, parfois très tôt dans leur trajectoire. Est-ce un choix stratégique devenu rationnel, ou le symptôme d’un écosystème français qui peine encore à retenir ses entreprises et ses talents ?

A. H. : C’est une question complexe. Certains entrepreneurs sont déçus par la frilosité des investisseurs et peuvent être tentés de se tourner vers les États-Unis, où la prise de risque est plus forte. Pour certains projets, cela peut effectivement relever d’un choix stratégique.

Mais il ne faut pas oublier les atouts de la France. Le soutien public y est très structurant, avec des aides à la R&D, des dispositifs fiscaux et des financements que l’on ne retrouve pas dans de nombreux pays étrangers. La qualité de vie et les structures d’accompagnement constituent également des avantages importants.

Quitter la France ne doit pas être une décision prise par défaut. Il existe encore de nombreuses solutions pour se développer localement, à condition de s’entourer des bons partenaires et d’adopter une stratégie adaptée. L’enjeu est justement de mieux assembler ces éléments pour permettre aux entreprises de réussir sur le territoire.

Avec votre double regard d’animatrice d’écosystème et d’investisseuse, que faudrait-il faire évoluer en priorité pour éviter que l’IA générative et les technologies émergentes ne reproduisent les mêmes schémas de dépendance ou de décrochage ?

A. H. : La priorité reste la simplification. Les entreprises sont confrontées à une accumulation de normes, d’homologations et de procédures, parfois redondantes entre la France et l’Europe. Une harmonisation des règles à l’échelle européenne serait un levier majeur pour faciliter le passage à l’échelle.

Il faut également renforcer la coordination entre acteurs publics, privés et industriels, et encourager davantage de collaborations concrètes entre startups et grands groupes. Ces dynamiques existent et progressent, mais elles doivent encore s’intensifier.

La prise de risque demeure un enjeu central. 

Pour faire émerger des champions technologiques souverains, il faut accepter davantage d’audace dans l’investissement. La France dispose d’une base solide, avec un soutien public fort et des réussites concrètes. L’enjeu est désormais de transformer cette base en trajectoires de croissance durables et internationales.