En annonçant la mise en vente de sa filiale américaine Capgemini Government Solutions, le groupe français tente d’éteindre une polémique née de sa collaboration avec la police américaine de l’immigration. Une décision présentée comme technique et juridique, mais qui révèle en creux les tensions croissantes entre contrats étatiques, gouvernance des données sensibles et exigences éthiques, y compris en interne.
Une cession rapide pour contenir la controverse
Tout s’est accéléré en quelques jours. Après les révélations sur un contrat liant une filiale de Capgemini à l’Immigration and Customs Enforcement (ICE), agence fédérale américaine régulièrement mise en cause pour ses méthodes lors d’arrestations de migrants, le groupe a convoqué un conseil d’administration extraordinaire. Capgemini a annoncé le 1er février le lancement immédiat du processus de cession de Capgemini Government Solutions, entité spécialisée dans les contrats publics américains.
Dans sa communication officielle datée du 1er février 2026, le groupe justifie cette décision par des contraintes juridiques structurelles propres aux marchés fédéraux américains. Capgemini explique que « les contraintes légales habituelles imposées aux États-Unis pour contracter avec des entités fédérales menant des activités classifiées ne permettaient pas au Groupe d’exercer un contrôle approprié sur certains aspects des opérations de cette filiale, afin d’assurer un alignement avec les objectifs du Groupe ». Une formulation soigneusement pesée, qui insiste moins sur la nature du client que sur l’impossibilité de gouverner pleinement les activités concernées.
Sur le plan économique, l’entreprise tient à relativiser l’impact : la filiale en question ne représente que 0,4 % du chiffre d’affaires estimé du groupe en 2025, et moins de 2 % de son activité aux États-Unis.
Entre souveraineté contractuelle et responsabilité de gouvernance
La question n’est pas seulement celle du client, mais celle du contrôle. En reconnaissant publiquement qu’il ne pouvait garantir l’alignement de certaines opérations avec ses objectifs, Capgemini admet une limite structurelle de gouvernance dans ce type de contrats. Une limite qui interroge directement les stratégies de développement des groupes européens sur des marchés publics étrangers, lorsque les cadres juridiques empêchent toute supervision complète.
Cette ligne de défense n’a toutefois pas empêché les réactions politiques. Le ministre français de l’Économie a ainsi appelé le groupe à davantage de transparence et à un examen approfondi de ses activités, signe que le sujet dépasse désormais le strict périmètre de l’entreprise pour toucher aux responsabilités des acteurs numériques dans des dispositifs étatiques sensibles.
Une contestation interne qui ne se contente pas de la cession
En interne, la décision de vendre la filiale est loin de clore le débat. Pour une partie des représentants du personnel, elle arrive trop tard et ne va pas assez loin. Benjamin Girard, délégué syndical CGT de Capgemini à Nantes, a publiquement exigé « un arrêt immédiat de la collaboration de Capgemini avec le gouvernement fédéral américain sous toutes ses formes », rapporte France Info. Une prise de position sans ambiguïté, qui dépasse largement le seul périmètre de Capgemini Government Solutions.
La cession annoncée apaise-t-elle réellement ces tensions ? Rien n’est moins sûr. Car derrière l’affaire ICE, c’est une question plus large qui se pose : jusqu’où un acteur du numérique peut-il, ou doit-il, aller lorsqu’un contrat légalement valide entre en collision avec des considérations éthiques, politiques ou sociétales ? Et surtout, qui, au sein de l’entreprise, en fixe les limites ?








