L’idée d’une ère « post-smartphone » ressurgit régulièrement à chaque rupture technologique. L’essor récent de l’IA générative et des assistants vocaux relance ce débat. Mais derrière les promesses d’interfaces invisibles et proactives, les limites techniques, cognitives et réglementaires restent nombreuses. Les récentes fuites autour de projets de terminaux IA portés par OpenAI illustrent la persistance de ce récit, sans pour autant lever les nombreuses zones d’ombre qu’il soulève.
Le mythe du post-smartphone revient, encore
La fin annoncée du smartphone n’est pas un phénomène nouveau. Depuis plus d’une décennie, chaque vague technologique majeure promet de le reléguer au rang de relique. Réalité virtuelle, objets connectés, assistants vocaux, wearables, puis intelligence artificielle générative… Fort est de constater qu’à chaque cycle, la promesse reste la même. Moins d’écran, plus de naturel, une interaction plus fluide avec le numérique. Pourtant, la réalité demeure inchangée. Le smartphone maintient sa place d’interface centrale. Non par inertie, mais parce qu’il représente un compromis particulièrement robuste entre accessibilité, contrôle et polyvalence. Les tentatives de rupture s’inscrivent dans des cycles bien documentés de sur-promesse technologique, où l’usage réel rattrape rapidement le discours prospectif.
Interfaces IA : naturelles en théorie, coûteuses en pratique
L’essor de l’IA générative redonne de la vigueur au discours sur les interfaces dites « naturelles », en particulier la voix. En théorie, parler à une machine serait plus intuitif que manipuler un écran. En pratique, ces interfaces déplacent souvent la complexité plutôt qu’elles ne la suppriment.
Les travaux en ergonomie et en design d’interaction montrent que les interfaces vocales augmentent la charge cognitive dès que les tâches deviennent complexes, ambiguës ou critiques. L’absence de repères visuels rend plus difficile la vérification d’une action, la correction d’une erreur ou la compréhension du contexte. Ce qui est présenté comme une simplification peut devenir une opacité supplémentaire. Dans les usages professionnels comme personnels, l’écran reste un support de contrôle, de confirmation et de compréhension que les interfaces purement conversationnelles peinent à remplacer.
Le smartphone comme garde-fou, et pas seulement comme contrainte
Le smartphone ne survit pas uniquement parce qu’il est pratique. Il joue aussi un rôle de garde-fou. L’écran matérialise l’action, rend visible la décision, permet le consentement explicite et laisse une trace vérifiable. Il structure la relation entre l’utilisateur et le système. À l’inverse, les interfaces dites ambiantes ou proactives posent des questions plus complexes. Quand l’interaction devient diffuse, implicite ou anticipée par l’IA, la responsabilité se brouille. Qui agit réellement ? À quel moment le consentement est-il donné ? Comment auditer une décision prise dans un flux conversationnel ou contextuel ? Ces enjeux dépassent la simple ergonomie. Ils touchent directement à la protection des données, à la conformité réglementaire et à la capacité des organisations à garder le contrôle sur leurs systèmes numériques.
Post-smartphone : un vrai sujet, mais pas celui qu’on croit
Les projets récents de terminaux IA, notamment portés par OpenAI, sont souvent présentés comme les prémices d’un monde post-smartphone. Les fuites et déclarations autour d’un futur produit présenté comme « révolutionnaire » ont récemment relancé ce récit, sans pour autant lever les nombreuses zones d’ombre qu’il soulève.
La bataille ne porte pas tant sur le remplacement d’un appareil que sur le contrôle de l’interface. Maîtriser l’interface, c’est maîtriser l’accès aux services, aux données et aux usages. Or, malgré l’attention médiatique qu’ils suscitent, ces projets restent encore largement flous sur les questions de gouvernance, de sécurité, de traçabilité ou de conformité.
Ce flou intervient alors même que le cadre réglementaire européen se renforce. L’Artificial Intelligence Act, entré en vigueur en 2024, impose désormais des obligations accrues de transparence, de documentation et de contrôle des systèmes d’IA déployés auprès du public. Dans ce contexte, les interfaces vocales et ambiantes, souvent présentées comme plus « naturelles », compliquent précisément ces exigences en rendant plus difficile l’audit des décisions et la traçabilité des interactions.
Ce silence n’est pas anodin. Il illustre un déplacement du pouvoir numérique vers des couches de plus en plus invisibles, difficiles à auditer et à réguler. Pour les entreprises comme pour les institutions, l’enjeu n’est donc pas l’apparition d’un nouvel objet, mais la compréhension de ce déplacement progressif de l’interface et de ses conséquences. Le smartphone n’est peut-être pas en train de disparaître. Mais il n’est plus le seul lieu où se joue la relation entre l’utilisateur et le numérique. Ce déplacement progressif de l’interface, plus que la promesse d’un nouvel appareil, mérite aujourd’hui une lecture critique.








