Capex en hausse continue, explosion des capacités, concentration géographique accrue : derrière la course à l’IA, les hyperscalers redessinent en profondeur l’économie mondiale des infrastructures numériques. Une dynamique appelée à durer, bien au-delà de l’effet ChatGPT.
Une croissance qui change d’échelle
La montée en puissance des hyperscalers n’est pas un phénomène nouveau. Mais les derniers travaux de Synergy Research Group confirment un changement de régime. En quelques années, le nombre de grands centres de données opérés par ces acteurs est passé à près de 1 300 dans le monde, soit presque trois fois plus qu’en 2018. Dans le même temps, la capacité opérationnelle totale a été multipliée par plus de quatre.
Ce double mouvement, multiplication des sites et augmentation de leur taille moyenne, traduit une réalité désormais bien installée : la croissance ne se fait plus par à-coups, mais par accumulation continue de capacités industrielles. Le data center hyperscale n’est plus un actif stratégique parmi d’autres, il devient l’unité de base de la puissance numérique.
L’IA comme accélérateur structurel
Le véritable point d’inflexion se situe fin 2022. Depuis le lancement de ChatGPT, plusieurs indicateurs clés ont littéralement changé de trajectoire. En trois ans, les dépenses d’investissement trimestrielles des hyperscalers ont bondi de près de 180 %, atteignant 142 milliards de dollars au troisième trimestre. Une hausse qui se traduit mécaniquement par une augmentation comparable des capacités mises en service chaque trimestre.
Pour John Dinsdale, analyste en chef chez Synergy, le constat est sans ambiguïté : « Presque tous les indicateurs de croissance hyperscale ont progressé en glissement annuel, des ouvertures de data centers aux mégawatts de capacité opérationnelle, en passant par les capex et les revenus cloud. » Et d’ajouter que la trajectoire à cinq ans a été revue à la hausse, avec une capacité totale appelée à doubler en un peu plus de trois ans.
Derrière ces chiffres, l’IA n’est pas un simple moteur conjoncturel. Elle impose des architectures toujours plus massives, énergivores et spécialisées, qui verrouillent les choix d’infrastructure sur le long terme.
Une concentration industrielle assumée
Autre enseignement majeur : la concentration du marché se renforce. Les trois grands fournisseurs de cloud – Amazon, Microsoft et Google – représentent désormais à eux seuls 58 % de la capacité hyperscale mondiale. Ils sont suivis par un second cercle d’acteurs globaux comme Meta, Alibaba, Tencent, Oracle, Apple ou ByteDance.
Cette domination n’est pas seulement financière. Elle est aussi géographique. Les États-Unis concentrent désormais 55 % de la capacité hyperscale mondiale, contre 52 % trois ans plus tôt. Un glissement discret mais lourd de conséquences, qui conforte le pays comme cœur névralgique des infrastructures numériques à l’ère de l’IA.
Un pipeline qui verrouille l’avenir
Enfin, la dynamique ne montre aucun signe de ralentissement. Le pipeline identifié par Synergy recense près de 770 futurs data centers hyperscale, à différents stades de planification ou de construction. Autrement dit, une part significative de la croissance à venir est déjà engagée, tant sur le plan industriel que financier.
Cette projection s’inscrit dans un horizon désormais clairement balisé. À la lecture des pipelines engagés et de la dynamique des investissements observés, les dépenses matérielles des hyperscalers ne relèvent plus d’un simple rattrapage ni d’un emballement ponctuel, mais d’une trajectoire pluriannuelle. Les achats d’équipements informatiques, serveurs, réseaux et infrastructures associées s’inscrivent dans un cycle long, appelé à se prolonger au moins jusqu’à la fin de la décennie, porté par les besoins de l’IA à grande échelle et par l’anticipation d’usages encore largement à venir.
Ce verrouillage par l’investissement pose une question centrale pour l’écosystème numérique dans son ensemble : quand les capacités, les standards technologiques et les localisations sont décidés aujourd’hui pour plusieurs années, quelles marges de manœuvre restent-il demain ? La course à l’IA ne se joue pas seulement sur les modèles ou les usages, mais sur des infrastructures massives, longues à amortir, et de plus en plus concentrées entre quelques mains.








