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En finir avec les stéréotypes masculins du monde numérique

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Pour encourager les jeunes femmes à choisir la voie de l’innovation technologique, les grandes écoles d’ingénieur doivent aussi changer l’image des professions auxquelles elles préparent. Quelles actions peuvent-elles mener en ce sens ? Voici le point de vue de Fatiha Gas,  directrice du campus parisien de l’école d‘ingénieurs en Sciences et Technologies du numérique ESIEA.

Alors que la mixité demeure un enjeu clé de l’enseignement supérieur, les écoles d’ingénieurs peinent à recruter des filles. Elles ne représentent aujourd’hui que 27 % de leurs effectifs. Les effets sont particulièrement ressentis dans les professions du numérique dont les postes ne sont occupés qu’à 14% par des femmes (CNISF). Rien pourtant ne vient justifier ce désintérêt prononcé pour un domaine qui représente un formidable potentiel d’insertion professionnelle et de réelles perspectives de carrières enrichissantes.

Extrêmement dynamique, le numérique recrute (35 000 postes en 2014 selon l’Apec) tout en offrant une grande variété de métiers, des opportunités à l’international, une rémunération attractive et la possibilité d’évoluer rapidement ; avec de surcroît une très forte volonté de féminisation du secteur et les plus faibles écarts de salaires à l’embauche. Il est donc essentiel d’encourager les jeunes femmes à choisir ces carrières où leurs compétences sont déjà saluées. Encore faut-il le faire efficacement.

Des stéréotypes persistants, également partagés

Aujourd’hui encore, les stéréotypes perturbent le message des écoles qui veulent attirer les jeunes femmes. L’image renvoyée par les professions de l’ingénieur demeure… masculine. Le manque de visibilité des étudiantes et des professionnelles aidant, nombreuses encore sont les collégiennes et lycéennes à imaginer les écoles d’ingénieurs comme un repaire de geeks boutonneux penchés sur des lignes de code et des pizzas froides. Comment s’y projeter dans un cursus de cinq ans ? Et pour y faire quoi ensuite ?

Le défaut de visibilité des femmes n’est pas le seul en cause : les intitulés des postes proposés ne peuvent suffire à encourager les vocations précoces car la langue du recrutement n’invite pas les femmes à se projeter dans les métiers du numérique. Rien n’y est dit des défis intellectuels rencontrés, des compétences mises en jeu, ni dans quel environnement, pour quels échanges, quelles découvertes, en un mot : quelle vie?

On ne dit pas non plus assez à ces jeunes femmes que les qualités humaines sont essentielles aux métiers de l’ingénieur. Ni qu’elles ont un rôle décisif à jouer dans l’essor des nouvelles technologies ou de leurs applications.

De mauvais choix pour évoquer les femmes ingénieur

Un exemple : pour mettre en avant les femmes du numérique, on privilégie aujourd’hui le témoignage de créatrices de start-up. Un choix parfois contre-productif lorsqu’il se concentre sur des activités peu techniques comme la vente en ligne de produits pour enfants, la création de sites web de services, des activités qui reproduisent les stéréotypes. Le message sous-jacent renvoie ces professionnelles à une réalité domestique : aux enfants, à la maison. Où sont les roboticiennes, les créatrices de jeux vidéo, les data analyst, les développeuses impliquées dans les projets de sonde spatiale, celles qui font les choix techniques à la direction des chaines télévision, etc. ? Toutes ces femmes existent, et sont destinées à être de plus en plus nombreuses.

De même, on s’appuie encore trop exclusivement sur les exemples de figures tutélaires : des femmes parvenues à de hautes responsabilités et qui ont aujourd’hui près de soixante ans. Ces modèles sont trop éloignés des jeunes femmes qui ont besoin de se projeter à cinq ou dix ans, pas à quarante !

Les réseaux féminins pour une action à l’intérieur et l’extérieur des écoles 

Pour encourager la féminisation de leurs promotions, les écoles d’ingénieurs, fortes de leurs réseaux d’alumni (associations d’anciens élèves) peuvent avoir une action décisive. À l’instar de l’ESIEA, elles initient aujourd’hui une nouvelle dynamique en agissant très tôt : en allant à la rencontre des jeunes filles dès le collège et le lycée pour leur présenter leurs formations, leurs méthodes pédagogiques et ce qu’est la vie dans l’école.

En s’engageant auprès d’associations actives, elles font aussi preuve de vigilance quant à l’image qu’elles renvoient de leurs diplômés. Ce qui passe notamment par des détails aussi symboliques que ne pas afficher systématiquement l’image d’un chef de projet en costume sur la page d’accueil de leur site web ! Les grandes écoles sont également de plus en plus nombreuses à créer de nouveaux réseaux féminins qui donnent une visibilité plus grande à leurs étudiantes. C’est là le moyen d’envoyer un message fort aux jeunes femmes qui hésiteraient encore : elles seront accompagnées et soutenues dans leur insertion professionnelle par des actions concrètes.

Des outils pour libérer les énergies mais aussi attirer les jeunes filles

Car la présence de jeunes femmes dans les écoles d’ingénieurs est aussi l’occasion de se poser de nouvelles questions quant à leur insertion et évolution professionnelle et d’apporter des solutions qui profitent à tous. Les réseaux féminins sont aujourd’hui une nécessité pour libérer les énergies. Il ne s’agit pas de favoriser un nouvel entre-soi, mais d’encourager les étudiantes à se réunir pour partager leurs questionnements et de les intégrer à un ensemble plus vaste de professionnelles en activité. Ils permettent aussi de mettre en place de nouveaux outils : des sessions de mentorat, des tables rondes, des rencontres avec de jeunes professionnelles invitées. Ces étudiantes ont besoin de conseils pratiques et réalistes pour prendre les bonnes décisions quant à leur orientation. Quel secteur choisir ? Comment se comporter dans un milieu essentiellement masculin ? Comment négocier un salaire, une augmentation, obtenir la reconnaissance de son travail ? Qui rencontrer ? Etc. Leurs compétences techniques sont unanimement reconnues, il ne leur reste qu’à se sentir légitimes dans leurs choix et à oser. Les réseaux favorisent cette confiance et diffusent une image plus juste et plus enthousiasmante des sciences et technologies du numérique auprès d’un très large public.

Aujourd’hui, il est indispensable d’en passer par ces initiatives pour en finir avec les stéréotypes masculins associés à l’univers du numérique. Demain, elles cesseront d’être utiles : lorsque les promotions des écoles compteront autant de jeunes femmes que de jeunes hommes et que la question du genre pour les ingénieurs du numérique aura cessé … d’en être une.

Auteur : Juliette Paoli

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